Catégorie : Echo de la Parole

  • Une rencontre lumineuse

    Une rencontre lumineuse

    Difficile quand on vient de perdre un proche – conjoint, parent ou ami – de ne pas repasser en boucle ce que l’on a vécu avec lui, ou à ses côtés dans ses derniers moments ! Surtout si ceux-ci furent marqués par la souffrance ou, pire encore, par la violence, comme ce fut le cas pour Jésus. Difficile aussi, quand il s’agit d’un maître dont on a tant appris et dont on attendait tant, de retrouver l’espérance ! Tout semble ‘foutu’. Voilà ce que vivent ces deux pèlerins.

    « Ils faisaient route vers Emmaüs ».

    • Le chemin de ces deux disciples ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus. Il est surtout intérieur. Il est recherche, questionnement, dans la solitude comme à travers les échanges. Il se fraie un passage entre expériences lumineuses et moments de lourdeur, de désespérance, colères parfois aussi.
    • Comme Jésus ! Lorsqu’il parcourait les routes de Galilée ou montait à Jérusalem : « il faisait route » (Lc 10,38 ; 14,25 ; 17,11), lui aussi. Et, tout en marchant avec d’autres, il leur partageait volontiers son chemin intérieur : non pas savoir abstrait, désincarné, mais son expérience de vie, de la vraie Vie, celle qui a saveur d’éternité.
    • Prendre parfois le temps de s’arrêter, de regarder le chemin parcouru, de rendre grâce au Seigneur ou de L’implorer : voilà qui pourrait opportunément marquer ce temps pascal.

    En chemin, dialogue avec un étranger.

    Durant le carême, les pages d’évangile nous présentaient Jésus marchant en tête, tel un premier de cordée, sur la route ardue qui le menait à Jérusalem et à la mort. Et les disciples, qu’il invitait à ‘marcher derrière lui’, peinaient à le ‘suivre’. Ce dimanche, le récit nous fait découvrir tout autrement Jésus Ressuscité: il est là, marchant avec ces pèlerins, incognito. Il est là, Présence hors du commun par la qualité de son attention et de son écoute. Il peut tout entendre: déceptions, doutes, questionnements, tel celui qu’éveille le partage de femmes ayant reçu cet incroyable message : ‘Il vit’. Il est là, Parole qui jette sur leur vécu une tout autre lumière. Parole à hauteur d’homme, qui se propose sans s’imposer, qui accompagne. ‘Leur cœur est tout brûlant’, mais ‘leurs yeux sont empêchés de Le reconnaître’.

    Halte à l’auberge.

    Halte bien nécessaire pour reprendre souffle et refaire ses forces. Et voilà que les deux compagnons l’invitent : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ». Qu’exprime cette prière : le désir de poursuivre un échange passionnant avec cet ‘étranger’ ? Le regret de voir leurs chemins se séparer ? Une attention pour cet ‘étranger’ ? Peut-être un peu de tout cela ! Et voilà qu’un geste banal, le plus quotidien qui soit –‘ rompre le pain’ – leur rappelle le dernier repas que Jésus avait pris avec ses amis : la fraction du pain, le sens qu’il avait donné à ce geste – sa vie entièrement offerte, jusqu’au bout, comme un pain rompu et partagé – et l’invitation à faire de même. ‘Leurs yeux s’ouvrent’, enfin ! Moment de communion intense. Présence réelle, mais furtive. « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (Saint-Exupéry). Ainsi en est-il du Ressuscité pour chacun de nous : Présence au coeur de l’absence, Présence qui ne se perçoit qu’à travers certains signes. Alors ouvrons les yeux du cœur, apprenons à décoder ces signes.

    Retour à Jérusalem.

    Ils ne sont plus les mêmes. Evanouie la tristesse ! Place à une joie et une paix qui se décuplent encore dans le partage avec d’autres disciples de ces moments inattendus et inoubliables.
    Trois temps dans cette rencontre lumineuse.
    Comme dans nos eucharisties. D’abord la liturgie de la Parole qui éclaire notre vécu, indique un chemin, nous ouvre à une espérance renouvelée. Puis le signe de la fraction du pain et la communion intime à la Présence qui s’offre. Enfin, l’envoi en mission, le retour dans le quotidien et le partage de ce vécu intense avec d’autres disciples.
    En mémoire de Lui, rompons nos vies comme un pain partagé et nourrissant ! N’est-ce pas ainsi que naît et grandit une communauté de disciples ?

  • Une mission inattendue

    Une mission inattendue

    Voilà deux fois, à une semaine d’intervalle, que les disciples sont barricadés dans la chambre haute, habités par la ‘peur des Juifs’, possédés par elle. Et voilà qu’à deux reprises Jésus Ressuscité se rend présent parmi eux.

    « Il est là, au milieu d’eux »

    Il prend la place présentée comme la sienne dans le quatrième évangile. C’est cette place-là, en effet, que Jean-Baptiste lui reconnaît d’emblée : « Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jn 01,27). C’est encore à cette place-là – délicate, difficile – qu’il se tiendra aux cotés de la femme adultère cernée de toutes parts par scribes et pharisiens (Jn 08, 01-11). Lui donnons-nous, dans nos coeurs, dans nos vies, comme dans nos communautés et nos célébrations, cette place centrale ?

    « La paix soit avec vous »

    A trois reprises, le Ressuscité leur souhaite la paix. Pourquoi pareille insistance, sinon parce qu’ils sont remplis de panique et que – Jésus le sait – la paix du cœur est souvent au bout d’un long travail intérieur. Comment ne pas comprendre leur panique !? En effet, eux qui ont été si proches de Jésus, comment ne se sentiraient-ils pas menacés à leur tour ? Il se pourrait qu’on leur fasse subir le même sort que leur maître … ou, à tout le moins, d’autres tracasseries. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison pour laquelle ce souhait de paix leur est adressé … La suite du récit nous le fait découvrir.

    « Ceux à qui vous remettrez les péchés, … »

    Surprise ! Ces personnes affolées, retranchées, le Ressuscité va les faire sortir : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » ! Avec la mission de ‘laisser aller les péchés’. Autre surprise ! Pourquoi cette mission-là ? Pourquoi pas celle de proclamer la résurrection de Jésus ? Ne serait-ce pas beaucoup plus important ? Mission donc inattendue, quelque peu étonnante même. A vrai dire, non ! Il suffit de se remémorer les événements qui précèdent pour comprendre l’exacte portée tant du souhait de paix que le Ressuscité leur adresse que de la mission qu’il leur confie. En effet, après le drame auquel ils viennent d’assister et tout ce qu’eux-mêmes ont pu vivre et ressentir dans ces circonstances-là, les disciples en ont des pardons à distribuer !!!
    • Pardon à donner d’abord à l’un d’entre eux, Judas, le traître qui a livré leur Maître aux autorités sacerdotales (Jn 13,02 et 18,01-04).
    • Pardon ô combien difficile à accorder aux grands prêtres pour avoir déployé tant d’ingéniosité pour faire condamner Jésus à la crucifixion et pour avoir manipulé les foules dans ce but (Jn 18,31 et 40 ; 19,07,12 et 14) ; aussi pour l’avoir nargué alors qu’il agonisait sur la croix (Mc 15,31-32).
    • Pardon à offrir aux foules versatiles : après avoir accueilli triomphalement Jésus à son arrivée à Jérusalem (Jn 12,12-14), elles se sont laissé manipuler par leurs autorités religieuses ; parmi elles, certains ont été jusqu’à se moquer du crucifié (Mc 15,29-30).
    • Pardonner aussi à Pilate : bien que persuadé de l’innocence de Jésus – par trois fois, il avait dit : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation » (Jn 18,39 et 19,04 et 06) -, il l’a finalement livré aux autorités juives déchaînées.
    Mais aussi difficile pardon à se donner à eux-mêmes !
    • Pierre pour avoir renié son Maître à trois reprises (Jn18,17,25 et 27).
    • Et chacun d’eux pour l’avoir abandonné et l’avoir laissé seul dans ces moments tragiques. Tous à l’exception du disciple bien-aimé présent au pied de la croix.
    Dans de telles conditions, pas facile pour eux de retrouver la paix du cœur ! Comment y parvenir ? Le chemin sera long et difficile … Car, avant même de pouvoir dire à autrui « Je te pardonne », ou se le dire à soi-même, il y a tout un travail intérieur à faire pour ‘laisser aller’ ces erreurs, cesser de les ressasser constamment, d’y revenir en boucle.
    Occasion pour chacun de nous de nous demander quels seraient les pardons que je n’arrive pas à donner à autrui ou à m’accorder à moi-même ? Parfois même pour de petites blessures.
    Sachons aussi que, sur ce chemin, nous pouvons nous accompagner et nous soutenir mutuelle-ment.

    « … ils leur seront remis (s.e. par Dieu). »

    Personne ne peut pardonner à qui a fait du mal, personne sinon la victime elle-même. Même un juge ne peut le faire à sa place. Même pas Dieu lui-même ! Si le Père est toujours prêt à accorder son pardon à qui, par méchanceté ou par bêtise, a compromis son projet en blessant autrui, il ne peut le faire que si la victime, la personne blessée, se dit prête à pardonner. Souvenons-nous de Jésus : cloué au bois de la croix, il a trouvé en lui la force de pardonner à tous, invitant son Père à le faire à son tour : « Père, remets-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). C’est fort, très fort !

    « Accueillez le Souffle Saint. »

    Par nos seules forces, il est souvent difficile de parvenir au pardon et de retrouver ainsi la paix du cœur, nous le savons d’expérience. C’est pourquoi le Ressuscité se rend présent parmi ses disciples, et leur souhaite la paix. Outre sa présence et sa paix, Jésus leur offre un autre cadeau : le Souffle Saint. Soufflant sur eux, il les presse d’’accueillir’ ce Souffle. Car celui-ci n’agit pas de façon magique, il ne peut travailler que dans un cœur qui s’ouvre à Lui !
    Alors ouvrons nos cœurs à la présence du Ressuscité, donnons-Lui la place centrale qui lui revient. Accueillons aussi le Souffle Saint qu’Il nous offre. Nous pourrons alors recevoir sa paix et – par-delà notre peur, nos ressentiments et nos colères – trouver courage et force pour sortir de nous-mêmes et de nos cénacles et accomplir la mission reçue !
    « Inonde mon cœur, inonde mon cœur, Esprit saint, inonde mon cœur,
    En toi j’ai trouvé la paix, le bonheur, Esprit saint, inonde mon cœur. »

  • Notre Sauveur

    Notre Sauveur

    Jésus est venu nous sauver ! Il est notre sauveur ! Nous ne disons pas « notre sauveteur », mais notre « sauveur ». Le sauveteur est celui qui, du bord de la piscine, plonge pour rechercher, de gré ou de force, celui qui coule.  Il est drillé pour cela, il agit presque automatiquement. Lorsque nous disons Jésus « sauveur », ce n’est pas du tout la même chose.  Quelle est la différence ?
    Eh ! bien, il nous arrive parfois, en regardant l’actualité proposée par les médias, de désespérer de nos semblables, peut-être aussi de nous-mêmes, parce qu’il nous semble que jamais nous ne parviendrons à construire une société vraiment humaine, un monde où, enfin, l’homme soit totalement sorti de l’animalité ou encore de la bestialité.
    Même si nous sommes conscients de notre médiocrité, tous, nous rêvons d’un monde où l’homme soit vraiment humain. Mais au regard de tout ce qui se passe aujourd’hui, cela nous semble une utopie, il semble que l’animalité qui nous habite prenne toujours le dessus. Nous nous posons alors la question : les hommes, les femmes pourront-ils un jour sortir de cette inhumanité et devenir, enfin, des hommes-humains ?
    A cette question Jésus a voulu répondre et nous prouver que « l’homme-humain » existe, qu’il est possible d’être entièrement humain.  Cette humanité parfaite il l’a lui-même vécue dans ses engagements, ses compagnonnages, ses actes les plus simples et finalement sa mort.
    Si ses compagnons ont reconnu en lui le divin, ce n’est pas à cause d’une marque spéciale ou d’une dévotion particulière, mais par sa manière de vivre.
    Nous pouvons donc dire que Jésus est « sauveur » parce qu’il nous a montré un chemin d’humanisation qui mène au divin. Sauvés, nous ne pouvons l’être que par les autres, non pas par un geste magique ni même une piété débordante ; le salut n’est pas non plus un automatisme, il ne peut se réaliser que par la rencontre.
    Etre sauvé, c’est rencontrer quelqu’un qui nous touche au point de nous entraîner là où, l’instant d’avant, nous nous croyions dans l’impossibilité d’aller, ou nous rend capable de réaliser ce qui nous paraissait une utopie.
     Mais le message de Pâques nous dit aussi que si nous avons eu la chance de croiser l’homme Jésus qui peut donner sens à notre vie, nous devons être, à notre tour, une chance pour les autres qui croisent notre route. Qu’en voyant notre manière de vivre ils puissent dire : « Oui, l’homme-humain existe » et ainsi retrouver le goût de vivre.
    Aller crier et proclamer dans les rues : « Jésus est vivant, il est ressuscité » ne sert à rien ; au contraire, cela peut être négatif si notre agir continue à s’enliser dans l’inhumanité.
    La véritable spiritualité n’a rien d’une illumination subite, mais s’enracine dans nos actes les plus concrets. D’ailleurs, le ressuscité ne se rencontre pas à Jérusalem, mais en Galilée. Ce qui revient peut-être à dire qu’il se rencontre moins dans les tabernacles de nos églises que dans le quotidien de la vie, là où le visage de l’autre nous interpelle.
    La résurrection ne deviendra réelle et visible que par nos engagements, nos actes et nos rencontres de chaque jour. 

    Joyeuse fête de Pâques. 

  • Nous y voilà!

    Nous y voilà!

    Nous entrons ce dimanche dans la grande et belle Semaine Sainte : redécouvrir cette année encore ce fabuleux élan du cœur de notre Dieu, cette passion amoureuse de notre Dieu, qui vient à la rencontre des humains par des chemins qui nous étonnent, par des chemins qui n’ont rien pour nous de très habituel!

    Il entre à Jérusalem sur un âne, signe qu’il vient en artisan de paix, signe qu’il s’offre à l’accueil ou au refus des hommes, signe qu’il n’entre pas dans le jeu des rivalités, de la compétition, de la domination, jeu souvent si cher à notre humanité…

    Oui, il vient se livrer ; il vient livrer aux responsables religieux et politiques de sa communauté ce qui fait battre son cœur, ce qui donne sens à sa vie. Il vient, sans armure, offrir ce lien si précieux qui l’unit à Dieu, dans, il est vrai, un mode tellement différent des standards de son temps.

    NON, NON et NON : C’EST INACCEPTABLE !

    Il y a vraiment trop à perdre !

    Alors le juste devient le criminel ; l’innocent devient le coupable…

    Jésus de Nazareth : un agitateur, un blasphémateur, un faux prophète : crucifions-le !

    Oui, c’est un Dieu à la merci de l’homme que nous proclamons.

    C’est un Dieu qui se donne jusque-là que nous suivons.

    C’est un Dieu qui se livre tout entier, sans rien préserver, que nous essayons de rendre présent à travers nos choix et nos décisions.

    Oui, il est grand le mystère de la foi.

    Il est grand ce cœur offert à notre foi.

    Il est grand ce Dieu-là, si vulnérable et si fort à la fois !

  • Déliez-le

    Déliez-le

    « Déliez-le et laissez-le aller » dit Jésus. Cette parole me fait penser à une autre parole de Jésus « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux ».
    Et plus largement, on peut dire que toute l’histoire biblique est essentiellement une histoire de libération, de délivrance. Elle est l’histoire d’un Dieu qui veut libérer son peuple de tout esclavage et de toute soumission qui empêchent l’homme de s’épanouir. Dans la même ligne, tout au long de sa vie, Jésus, lui aussi, a voulu libérer son peuple non plus des Égyptiens, mais de l’oppression d’une religion qui détenait le pouvoir et spirituel et temporel.
    Tout au long de l’Évangile nous trouvons en effet des exemples de cette volonté, de ce combat de Jésus pour libérer, délier les hommes emprisonnés à cause du poids de culpabilité que leur religion faisait peser sur eux.

    • Le premier dimanche de carême nous présentait les tentations de Jésus : lui aussi, comme chacun, est tenté et, dans son combat, il est le premier à se libérer totalement de cet attrait du pouvoir et de l’argent qui risque de le paralyser.
    • Nous avons eu ensuite l’exemple de la Samaritaine, cette femme païenne aux cinq maris que Jésus libère en lui donnant l’eau vive, en lui montrant combien elle aussi, elle est aimée de Dieu.
    • Dimanche dernier nous avons vu l’aveugle, à qui on avait fait croire que, s’il était aveugle, c’était à cause de son péché. Ce n’est qu’en le délivrant de cette culpabilité que Jésus lui permet de reprendre une vie normale.
    • Et aujourd’hui, comme en point d’orgue, nous voyons Jésus délivrer de la mort son ami Lazare. Mais cette délivrance n’est pas automatique, comme chaque fois elle passe par l’intermédiaire des hommes. Dieu a besoin des hommes « Déliez-le et laissez-le aller » ! Ils doivent pour cela « ôter la pierre » et « défaire les bandelettes ». 
      Aujourd’hui, Dieu nous invite aussi à ‘ôter la pierre’ qui empêche les autres de vivre et de se forger une vie décente et digne.
      Jésus nous invite aussi à les défaire des bandelettes qui paralysent leur enthousiasme ou leurs initiatives.
      « Déliez-le et laissez-le aller », Non seulement nous devons ‘les délier’ mais’ les laisser aller’ c’est-à-dire, dans un lâcher-prise qui est celui de l’amour, leur garantir la liberté de suivre leurs choix de vie.  
      Jésus a pleuré sur son ami Lazare comme il continue à pleurer sur celles et ceux que nous enterrons sans leur laisser la chance de vivre leur vie, de connaître du bonheur.
      Jésus pleure sur celles et ceux que nous avons liés ou que nous utilisons pour combler notre appétit de consommateur ou notre besoin de nous faire servir.
      Dans quelques jours nous célébrerons Pâques, la résurrection de Jésus. Nous confessons qu’il est la résurrection et la vie, que celui qui croit en lui, même s’il meurt, vivra.  Jésus est très clair, avant de donner sa vie, avant de mourir, il est déjà résurrection.
      « Je suis la vie, je suis la résurrection », Jésus s’identifie aux deux ; en lui, il n’y a pas de discontinuité, même la mort ne peut y faire obstacle.  Mais cette vie, cette résurrection, il ne les garde pas jalousement pour lui.  Comme il donne sa vie, il nous donne part à sa résurrection.
      Déjà aujourd’hui, nous pouvons donc dire avec lui : « Nous sommes déjà ressuscités ! »
  • Guérison polémique

    Guérison polémique

    Vive polémique autour de la guérison de l’aveugle-né

    Un récit abrupt, marqué par la violence !
    Ces grandes pages du quatrième évangile, on croit les connaître. Et pourtant, en relisant le récit de la rencontre de Jésus avec l’aveugle-né, j’ai été frappée comme jamais auparavant par la violence présente dans le récit. Aucun personnage n’y échappe, hormis Jésus. Relisons ce récit sous cet angle-là !
    Quel contraste dès l’entame du récit ! D’un côté l’initiative pleine de bienveillance de Jésus : il voit ce malade qui, lui, ne peut le voir ; il prend soin de lui et le guérit. Merveille d’attention et de présence ! Tout à l’opposé de la préoccupation de ses disciples : indifférents à la souffrance de ce malade, ils semblent mus par une curiosité spirituelle, englués dans une casuistique aussi stérile qu’inutile : « Qui a péché, lui ou ses parents ? ». Cécité des disciples et violence de leur indifférence face à la détresse de cette personne.
    Violence dans la réaction des voisins et de ceux qui, hier encore, voyaient cet aveugle mendier. Plutôt que de se réjouir de sa guérison, ils cherchent à vérifier son identité. En outre, il semble que ce soit eux qui l’amènent aux pharisiens, car – ô désobéissance – cette guérison a eu lieu un jour de sabbat. Violence de leur dénonciation. Commence alors un procès en bonne et due forme, avec un premier interrogatoire de l’aveugle guéri.
    Ses parents sont ensuite convoqués et interrogés par les autorités juives. Mais ceux-ci se débinent, sans apporter le moindre soutien à leur fils, … par peur d’être rejetés. Violence dans leur lâcheté !
    Nouvel interrogatoire, plus serré cette fois, de l’ancien aveugle. Violence ici aussi dans le regard dur et sans concession des autorités juives et dans les paroles échangées. Exemples : leur appréciation de Jésus – « Nous savons, nous, que cet humain est un pécheur » (v. 24) – et, plus loin, les mots qu’ils adressent à l’aveugle guéri : « Toi qui es tout entier dans le péché, tu nous fais la leçon ! » (v. 34). Finalement tombe la sentence : lui qui n’a rien fait de mal, le voilà excommunié, exclu du judaïsme.
    Ce n’est pas anodin de pointer les formes de violence multiforme présente dans ce récit ! Elle est en quelque sorte le miroir de bien de nos violences, celles qui parfois nous traversent et s’expriment dans nos échanges interpersonnels, comme celles existant dans les débats qui agitent nos sociétés, même quand celles-ci se veulent démocratiques.

     » Pécheur  » ? Lui ? Moi ?

    Ce qui étonne aussi dans ce récit, c’est le fréquent recours au vocabulaire du ‘péché’. On le retrouve souvent dans les échanges de Jésus avec ses contemporains, notamment dans la bouche des pharisiens : en effet, ceux-ci tenaient à observer fidèlement les 613 préceptes de la Torah et se tenaient à distance de celles et ceux qu’ils regardaient comme pécheurs. Indice d’une obsession ?! Sans doute !
    Ce sera aussi le cas dans le monde catholique : la focalisation sur le péché y fut parfois telle que le péché, même véniel, était regardé comme grave. Ce qui fit que, par un retour de manivelle, l’on n’osait plus guère prononcer ce mot. Or, remarquons-le, dans notre passage, Jésus parle bien de ‘péché’ (v. 41), mais – à la différence des autorités juives – il n’emploie jamais le terme de ‘pécheurs’ … Nuance qui n’est pas sans importance.
    Pour tenter d’y voir plus clair, quelques précisions. Le péché concerne avant tout la sphère religieuse, à savoir notre relation à Dieu et notre engagement pour qu’advienne son Royaume. Revenons ensuite à la racine du mot : aussi bien en hébreu qu’en grec, le verbe ‘pécher’ signifie ‘manquer son but’, ‘rater sa cible’, au sens propre comme au sens figuré. Or, sachons le reconnaitre, dans la manière dont nous conduisons notre vie, il y a des ratés : par manque de discernement, par faiblesse ou suite à un mauvais exemple, … Oui, alors que nous cherchons à mettre nos pas dans ceux de Jésus, il nous arrive de manquer notre cible, de ne pas prendre le bon chemin.
    A ces premières mises au point s’en ajoute une autre. Il y a un monde de différence entre, d’une part, parler de ‘péché’, nommer un péché – comme le faisait Jésus – et, d’autre part, qualifier quelqu’un de ‘pécheur’ – comme le faisaient les autorités juives ! Considérer autrui ou nous-même comme ‘pécheur’, c’est toujours risquer d’identifier la personne à son péché et de porter sur elle un regard bien sombre. Violence du regard qui peut entraîner chez l’autre tristesse, honte, dépréciation de soi, voire dépression. Opportune distinction donc entre ‘péché’ et ‘pécheur’ ! Jésus, lui, n’utilise que le mot ‘péché’, ce qui paraît infiniment plus juste.

    Jésus, ‘Lumière du monde’.

    Une seule personne est infiniment lumineuse dans ce récit : Jésus ! Sa mission, celle que lui a confiée le Père, est d’être ‘Lumière du monde’ : il le sait et agit en conséquence. ‘Lumière’, il le fut pour l’aveugle de naissance qu’il conduisit jusqu’à la confiance de la foi. Il le fut aussi, du moins peut-on l’espérer, pour certains des pharisiens qui osèrent la question : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
    Lumière, Jésus le sera-t-il pour nous qui sommes aussi des aveugles de naissance ? N’est-ce pas grâce à la rencontre avec lui et à l’écoute de sa Parole que nous découvrons peu à peu un autre visage de Dieu : non pas un Dieu prompt à prendre en défaut, à juger ou, pire encore, à condamner, mais un Dieu qui nous aime, qui nous veut du bien, qui souhaite nous voir heureux du bonheur des béatitudes ? Dans cette confiance-là, osons faire la vérité dans nos existences.

    En guise de mise en route …

    La question initiale des disciples – « Qui a péché, lui ou ses parents ? », Jésus n’y répond pas, il se contente d’inviter ses proches : « Il nous faut travailler aux œuvres de Dieu, tant qu’il fait jour ». Avez-vous remarqué ce ‘nous’ ? Une pierre qui tombe dans notre jardin, le mien, le vôtre. L’important, suggère Jésus, c’est d’apporter de la lumière dans notre monde souvent ténébreux, violent, pour que chacun puisse marcher sans trébucher, sans devoir mendier, libre et responsable. Que puis-je faire pour répondre à cette sollicitation de Jésus ? Que vais-je faire ?

  • Se ressourcer

    Se ressourcer

    Une rencontre qui peut nous ressourcer …

    Dans cette belle page du quatrième évangile, il y a – comme souvent dans les évangiles – deux niveaux possibles de lecture : le premier concerne la rencontre de Jésus avec cette femme de Samarie ; le second consiste en une relecture symbolique de ce récit: que nous dit-il de Jésus, de la relation qu’il se propose d’avoir avec chacune et chacun de nous?

    Improbable rencontre.

    Voilà une rencontre totalement inattendue. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les relations entre Juifs et Samaritains sont très difficiles. Dans le concret de la vie, ce sont des frères ennemis tant au plan politique que religieux. Et cela remonte très loin. La séparation au niveau politique s’est amorcée lors de la succession du roi Salomon en 931 ACN avec la constitution de deux royaumes autonomes : Israël au Nord avec Samarie pour capitale et, au Sud, le petit royaume de Juda avec Jérusalem pour capitale. Plus tard, après l’exil à Babylone (587 – 538 ACN), cette séparation politique s’est doublée d’une séparation au plan religieux. Juifs et Samaritains ont chacun leur temple : les Samaritains sur le mont Garizim, les Juifs sur le mont Sion à Jérusalem. En outre, ils ne reconnaissent pas les mêmes livres religieux : la Bible des Juifs se compose de trois ensembles – la Torah, les Prophètes et les Écrits de sagesse – ; celle des Samaritains ne comporte que le premier ensemble, la Torah. Considérant les Samaritains comme hérétiques et schismatiques, les Juifs ne les fréquentaient pas : cela leur aurait valu de contracter une impureté rituelle.
    Improbable rencontre encore parce qu’habituellement, les femmes ne venaient pas puiser l’eau à l’heure la plus chaude du jour : sortir de la ville et marcher sous l’ardeur du soleil était trop éprouvant : on y venait tôt le matin ou plus tard dans la journée.

    L’étonnante liberté de Jésus.

    Jésus était monté à Jérusalem avec ses disciples pour y célébrer la Pâque (juive). Les célébrations terminées, il décide de regagner la Galilée. Deux itinéraires s‘offrent à lui : le plus court traverse la Samarie, mais les Juifs pieux préféraient faire tout un détour pour éviter d’être souillés au contact des Samaritains. L’homme de Nazareth, lui, choisit le chemin plus court. Liberté de Jésus qui ne craint pas une telle impureté rituelle ! Pour lui, toute rencontre en vérité, avec qui que ce soit, est bonne et a sa valeur.
    Il est midi, l’heure la plus chaude du jour. Jésus a déjà marché de longues heures, il est fatigué et il a soif. Il s’assied au bord de ce puits pour se reposer et se désaltérer. Comme il n’a pas de cruche, il fait part de sa soif à cette Samaritaine qui vient y chercher de l’eau à cette heure inhabituelle. Ne voyons pas dans l’initiative de Jésus une ‘stratégie missionnaire’ pour chercher à convertir cette femme schismatique et hérétique. Non ! Il a vraiment soif ! A nouveau, liberté de Jésus qui adresse la parole à une Samaritaine dans un endroit public, ce qui, sans être interdit, ne se faisait pas, même s’il s’agissait de sa propre mère !
    Dieu n’a que faire des interdits, des exclusives, des oppositions, des rejets de toutes sortes que religions et spiritualités ont trop souvent multipliées. Jésus l’a compris et le sait, ces interdits ne nous rapprochent pas de ce Dieu qui nous aime tous et qui souhaite nous voir vivre en frères et en sœurs. En Son nom, il prend donc bien des libertés !
    Petit coup d’œil dans le rétroviseur. Ai-je vécu de ces rencontres improbables, inattendues qui m’ont ressourcé, rapproché de Dieu ? Suis-je capable au nom de ma foi de faire preuve de la même liberté que Jésus ?

    Dieu Source.

    Contemplons à présent Jésus assis sur ce puits. Dans l’Ancien Testament, Dieu, que Jésus appelle son Père, est souvent désigné comme ‘la Source d’eau vive’ (Jr 02,13). On peut venir s’y désaltérer, même si on est sans-le-sou : « Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau. Même si vous n’avez pas d’argent, venez !» (Is 55,01). Jésus lui aussi prend souvent le temps de s’abreuver à cette Source : dans la prière, dans le regard contemplatif qu’il porte sur les personnes et sur la nature. Assis là, il semble faire corps avec cette Source. Il s’y désaltère et, dans le même élan, lui-même devient source d’eau vive pour la Samaritaine : grâce à leur conversation se dégage en elle la source enfouie en chacun. Et la voilà qui, à son tour, devient source pour son entourage.

    En guise de mise en route …

    D’où est-ce que je viens ? Où vais-je ? Quel sens (direction et signification) donner à mon existence ? Où trouver donc une parole qui fasse sens, qui m’éclaire vraiment ? A quelle source me désaltérer pour apaiser ma soif la plus essentielle ? Quels freins me retiennent de prendre ce temps : manque de temps, d’élan, … ? Chacun de nous se pose, un jour ou l’autre, ces questions essentielles.
    Entendons aujourd’hui Jésus qui nous invite, discrètement selon son habitude : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. ». Invitation qu’il renouvellera plus d’une fois :
    « Celui qui croit en moi, n’aura plus jamais soif » (Jn 06,35) ; « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi » (Jn 07,37).
    La rencontre avec Jésus peut dégager, dans nos cœurs souvent étroits ou embourbés, la Source d’eau vive. Avec la femme de Samarie, avec les Samaritains de Sychar, allons vers Jésus la source d’eau vive ! Peut-être deviendrons-nous à notre tour source d’eau vive pour d’autres.

  • Un regard transformé

    Un regard transformé

    Quelle aubaine, quel honneur pour les apôtres d’avoir été choisis par Jésus : partout ils sont accueillis et attendus à bras ouverts. Mais malheureusement, très vite ce rêve va tourner au cauchemar. Leur maître ne commence-t-il pas à parler de souffrance et même de mort ! L’enthousiasme du début fait place à la désillusion.
    Jésus ressent très vite la déception de ses amis et pour leur remonter le moral, il les emmène avec lui pour une petite escapade dans un endroit paisible comme au-dessus de cette montagne.
    Là, que s’est-il passé? Très difficile de le savoir. En effet eux-mêmes ne trouvent pas les mots pour exprimer ce qu’ils ont ressenti. Nous avons probablement déjà tous fait la même expérience de vivre quelque chose de tellement profond, que nous ne trouvions pas les mots pour la partager aux autres.
    Le fait est que ces quelques heures passées en intimité avec Jésus ont tellement été riches qu’elles vont transformer leur regard : leur regard sur la vie, mais aussi leur regard sur Jésus. En effet, ce visage qui était marqué par la fatigue et probablement tourmenté par l’inquiétude, ils vont ici le découvrir rayonnant, tellement beau, illuminé, que leurs doutes et leurs propres inquiétudes vont disparaître parce qu’ils ont maintenant la conviction que Jésus est vraiment « le Fils bien aimé de Dieu ».
    Pendant quelques heures ils vont vivre ainsi entre ciel et terre, savourant leur bonheur. Un vrai rêve, qu’ils souhaiteraient d’ailleurs prolonger, s’y installer.
    Mais non, ce n’est pas possible, on ne vit pas dans le rêve, il est temps de redescendre dans la réalité. Sans doute celle-ci n’a pas changé, elle est restée aussi dure qu’avant, mais ce sont eux, les apôtres qui ont changé, ils se sentent maintenant la force d’affronter la vie et d’aller jusqu’au bout de leurs peines.
    Nous avons tous déjà certainement vécu des moments semblables, des moments de bonheur intense durant lesquels on oublie les misères de la vie : soit lors d’une soirée avec des amis, un week-end fabuleux, des vacances sensationnelles, des moments d’amour que l’on voudrait éterniser… la même chose peut-être lors d’une session, d’une petite retraite, …
    Cela signifie que nous aussi comme Pierre, Jacques et Jean, nous avons besoin de temps à autre de faire une petite escale dans notre vie, de prendre quelques distances par rapport à nos ennuis, nos difficultés et même par rapport à nos souffrances. Il est indispensable de nous réserver des moments de proximité, d’intimité avec le Seigneur. Des instants qui nous permettront de transfigurer nos existences parce qu’ils réveilleront en nous la conscience que nous sommes aimés de Dieu, que nous sommes filles et fils de Dieu.
    Ainsi, lorsque nous redescendrons dans la réalité quotidienne, celle-ci n’aura sans doute pas changé, mais c’est nous qui serons transformés et assez forts pour quitter nos campements sécurisants et reprendre la route, même si elle est douloureuse. 
    Tel est le sens du carême : un moment privilégié où l’on refait le plein avec le Seigneur, pour mieux nous tourner vers les autres, surtout vers les défigurés de la vie, ceux qui nous rebutent ou nous font peur, car en eux nous avons, nous aussi, à reconnaître le visage de Dieu, car eux aussi sont fils et filles bien aimés de Dieu.

  • Tentations

    Tentations

    Si nous jetons un coup d’œil sur la page précédant cette histoire de tentations, nous y trouvons le récit du baptême de Jésus : Les cieux s’ouvrent, une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien aimé ».  A ce moment, Jésus prend conscience de sa filiation divine toute particulière.  Ensuite, il part dans le désert pour se préparer à cette tâche exceptionnelle mais là, dans la solitude et le silence, il se pose bien des questions sur cette filiation. « Si tu es Fils de Dieu » se dit-il. Il y a maintenant un ‘si ‘ « Si tu es Fils de Dieu ». Un ‘si’ qui émet un doute, une incertitude, un peu comme s’il se posait la question « Tu penses être fils de Dieu, mais en es-tu si sûr ? » Et puis,  « Que vas-tu en faire ?  User de ton pouvoir comme changer ces pierres en pains ? »
    Cette tentation sournoise que le diable met dans le cœur de Jésus porte donc sur son identité. Elle remet en question sa filiation divine et son rapport à son humanité.
    Car qui peut se prouver à soi-même qu’il est fils d’un tel ou d’un tel, qui peut se prouver qu’il est bien aimé ? Chacun est remis à la parole de celui qui l’a engendré et qui l’aime. Il ne sait pas se le prouver à lui-même.
    C’est parce qu’il sait cela que Jésus s’en réfère à cette phrase des Écritures « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »
     
    Un peu plus tard, ayant pris ses distances par rapport aux simples nécessités de la vie telles que le pain, la tentation de Jésus monte un cran plus haut : la tentation du pouvoir, le mirage de la toute-puissance à l’état pur, sans limite. Comme Adam et Eve qui désiraient tout manger, sans limite. Mais, lui dit le diable, il y a une condition « Tu te prosterneras devant moi ».  Quelle ironie ! Jésus exercerait le pouvoir absolu sur l’univers tout en devenant esclave du diable, symboliquement parlant il deviendrait esclave de son propre désir de puissance. 
    Cette tentation, Jésus la connaîtra tout au long de sa vie, car les gens se figuraient qu’il allait prendre le pouvoir et instaurer le Règne de Dieu sur le champ. Même ses disciples lui posent la question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas établir le règne pour Israël ? »
    A nouveau, Jésus a recours aux Écritures -le livre du Deutéronome- pour se rappeler le premier commandement : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu lui rendras un culte ».  Il met ainsi fin à cette illusion d’une puissance illimitée qui ne peut être que mortifère.
    Mais la tentation ne le lâche pas facilement. Elle n’est plus maintenant d’ordre économique ni politique, mais elle ressort du domaine religieux.
    « Si tu es vraiment Fils de Dieu » : c’est à nouveau le doute qui revient sur cette déclaration de Dieu lors de son baptême : « Tu es mon Fils bien aimé ». C’est à nouveau le fantasme d’une toute-puissance imaginaire : « Se jeter en bas du temple sans mourir, car les anges de Dieu me porteraient dans leurs mains » !
    Le diable pousse donc la confiance de Jésus jusqu’à l’absurde. Défier Dieu, le mettre à l’épreuve ! Peut-on tester une parole d’amour telle que « Tu es mon fils bien aimé ? »
    Autre chose est de mettre sa confiance en Dieu et autre chose est de mettre Dieu à l’épreuve, le mettre en demeure de le prouver.
     
    Jésus a ainsi épuisé toutes les formes de tentations. Si nous sommes attentifs nous remarquerons qu’elles convergent toutes vers un même centre, et ce centre, ce n’est pas Dieu, mais « soi-même ».
    Le diable, ce qui signifie « le diviseur », celui qui divise, tente de dissocier la filiation divine de Jésus et sa filiation humaine.
    Par cette histoire des tentations, l’évangéliste dénonce ainsi une manière erronée de concevoir la relation entre Dieu et l’homme. Il nous montre que Dieu n’est pas au-dessus de nous avec une puissance magique, mais il est à l’intérieur, au plus profond de notre humanité, au cœur même de nos réalités humaines.
    N’est-ce pas d’ailleurs en vivant en plénitude toutes nos limites humaines jusque dans l’exclusion, l’incompréhension, le mépris, la souffrance et la mort que Jésus montrera qu’il est vraiment Fils de Dieu ?

  • Accomplir la Loi

    Accomplir la Loi

    « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir la Loi ».
    Jésus vient mettre en pleine lumière ce qui dans les commandements conduit à Dieu, en passant par l’accueil de sa Parole.
    Cette suprême sagesse, nous dit Saint Paul, est cependant aux antipodes de « la sagesse de ceux qui dominent le monde », ce terme désignant précisément la part d’humanité qui refuse l’éclairage donné par Jésus.
    Bien sûr, la justice humaine s’efforce par tous les moyens de défendre les « droits » des individus, et cela est essentiel ; mais pour Jésus, cela est insuffisant : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ». 
    Jésus n’a nullement l’intention de rajouter d’autres commandements – on n’atteint pas l’amour en multipliant les préceptes – mais il annonce la nécessité d’un saut qualitatif, qui ne peut se réaliser que dans l’Esprit qu’il va répandre au matin de Pentecôte.
    Il est remarquable que les exemples cités par Jésus aient tous trait à la violence dans les relations et ses conséquences :

    • la colère menace la vie physique du frère ;
    • l’insulte le blesse profondément dans sa vie psychique ;
    • la malédiction l’exclut du champ religieux ;
    • la concupiscence du regard commet déjà intentionnellement l’adultère, qui fait violence à la relation d’alliance nuptiale ;
    • la répudiation est une violence faite au droit de l’épouse à la fidélité et à la stabilité familiale ;
    • le serment prononcé à la légère, fait violence à la confiance.

    La stricte justice se contente de réguler tant bien que mal les formes extérieures de cette violence, mais sans pouvoir ni la déraciner, ni la remplacer par la Charité. Seul l’Esprit peut nous donner d’accomplir cette conversion de la violence à la douceur, la patience, la compassion, la tendresse, bref : à l’amour. Hélas ! trop souvent, nous nous berçons d’illusion quant à la dureté du chemin : les comparaisons de Jésus nous font pressentir la radicalité des changements qu’implique une telle conversion : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car c’est ton intérêt de perdre un de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne ». 
    « L’image du chrétien mutilé, mais sauvé nous montre quelle peut être l’ardeur de cette lutte et prévient toute association abusive entre la grâce et la facilité. La grâce de Dieu n’a pas pour objet de nous éviter les résolutions difficiles, mais de les rendre possibles » (Emile Nicole). L’Esprit m’est donné pour pouvoir faire les choix forts, arracher de ma vie et jeter loin de moi ce qui m’empêche d’être libre de la liberté des enfants de Dieu, même si ce dont j’ai à me séparer est d’un grand prix à mes yeux.
    La conversion à laquelle nous invite Jésus, implique aussi de reconnaître qu’en lui, nous sommes tous soeurs et frères, étant enfants d’un même Père. Nous ne nous tenons donc jamais seuls devant Dieu !
    Dès lors, comment notre Père pourrait-il se réjouir du don de ses enfants, s’ils sont divisés entre eux? Voilà pourquoi « lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande ». Qui de nous est à la hauteur d’une telle exigence ?
    Toutes les interpellations lancées par Jésus sont personnelles ; il n’est pas question de couper la main ou le pied de mon frère, ou de lui arracher l’œil : c’est de mon problème qu’il s’agit. Puissions-nous discerner dans ces Paroles déconcertantes un appel à oser nous engager résolument sur le chemin de la vraie liberté, celle de l’amour inconditionnel ; et puissions-nous accueillir la force de l’Esprit pour arracher et jeter loin de nous ce qui menace notre participation à la vie divine, notre héritage.

  • Le sel et la lumière

    Le sel et la lumière

    Ces versets concernant le sel de la terre et la lumière du monde suivent la proclamation des béatitudes par Jésus. Une façon pour l’évangéliste de suggérer que c’est en marchant vers ce bonheur-là que nous sommes sel de la terre et lumière du monde. Une façon aussi de nous faire comprendre qu’il n’y a de vrai bonheur que partagé avec autrui.

    Notre petit grain de sel.

    Multiples sont les utilisations du sel dans notre quotidien. Evoquons-en quelques-unes. Le sel relève le goût des plats que nous préparons ; sans exagérer toutefois car, nous rappelle-t-on, trop de sel, c’est mauvais pour la santé. Assaisonnée de sel, la nourriture préparée se conserve mieux ; ce qui était particulièrement vrai à l’époque où l’on n’avait ni frigo, ni surgélateur. En période hivernale, le sel est bien utile pour faire fondre la neige et la glace sur nos trottoirs et nos routes. A celui qui a voyagé sous un soleil ardent, on offrait et, dans certaines régions, on offre toujours, un verre d’eau et une pointe de sel : sel de l’hospitalité.
    Indispensable donc le sel. Mais mesurons-nous à quel point, dans la vie courante, un petit grain de sel peut s’avérer précieux ? Dans les relations notamment. Quand la vie et le bonheur autour de nous semblent fragiles, un petit grain de sel – une attention, un sourire, une parole chaleureuse – peut rendre goût à la vie à un cœur triste et illuminer un visage. Quand l’accueil mutuel se fait difficile, quand il y a un froid dans une relation, ou que celle-ci devient glaciale, le petit grain de sel d’une parole positive, d’une petite pointe d’humour peut contribuer à dégeler l’ambiance, ouvrir à l’écoute et à la compréhension mutuelles. Hospitalité du cœur à offrir à autrui en toutes circonstances ! Et que l’apôtre Paul recommandait : «Que votre parole soit toujours aimable, assaisonnée de sel, pour savoir comment vous devez répondre à chacun», lit-on ainsi dans sa lettre aux Colossiens» (04,05-06).

    Des petits lumignons …

    « Ta Parole, Seigneur, est Lumière sur notre route » (Ps 118,105). Et Jésus, « Parole de Dieu faite chair » (Jn 01,14), nous l’a rendue plus proche encore. Nous en faisons l’expérience : Il est « La Lumière du monde » (Jn 08,12). Non pas lumière qui aveugle – tels les phares led de nos voitures -, mais lumière très douce, indiquant un chemin là où il semblait ne pas y avoir d’issue, délivrant de la peur quand l’obscurité et le noir effraient et paralysent.
    Méditer la Parole seul ou avec d’autres éclaire notre cœur et nous permet de devenir lumière à notre tour. Par toute notre vie – «nos bonnes œuvres», dit notre passage. Et la première lecture (Is 58,07-10) en suggère quelques-unes : partager son pain avec qui a faim, accueillir le sans abri, donner des vêtements à qui n’en a pas, faire disparaître le geste accusateur et la parole malveillante, …
    A travers ces paroles et gestes de profonde humanité, nous sommes alors comme de petits lumignons disposés dans la maison pour éclairer celles et ceux avec qui nous vivons. Reflétant ensemble un peu de la lumière divine, nous pouvons aussi être lumière au coeur des obscurités et angoisses de ce monde.
    Ensemble, poursuivons notre marche vers ce bonheur-là !

  • En marche…

    En marche…

    Sur la montagne

    Jésus aimait se retirer dans la montagne : pour prendre du recul et de la hauteur par rapport aux événements ; pour se recueillir dans le silence et prier, laisser Dieu s’approcher de lui. Hier comme aujourd’hui, la montagne représente un des espaces où prendre de la distance par rapport au quotidien. Et, dans la symbolique biblique, si la terre représente le lieu de vie des hommes, le ciel, lui, évoque le séjour de Dieu.
    Comment, dans un quotidien souvent stressant et très rythmé, trouver lieux et temps pour me ‘re-cueillir’, me retrouver en vérité et revenir à Celui qui est notre unique Essentiel ?

    Jésus, nouveau Moïse.

    Cependant, dans l’évangile selon Matthieu, la montagne s’enrichit encore d’une autre symbolique. Elle renvoie au séjour de Moïse sur la montagne (Ex 24,12,13,15). C’est là qu’il a reçu les « dix Paroles » (Décalogue) inscrites sur deux tables de pierre. Aux Hébreux en chemin vers la Terre Promise, elles donnaient des pistes pour vivre la relation au Seigneur et ajuster leurs liens les uns avec les autres. Non pas ‘dix commandements’, mais des conseils d’ami pour nous montrer comment vivre la relation à Dieu et ajuster les relations entre nous.

    En proclamant les Béatitudes, Jésus apparaît ainsi comme le nouveau Moïse. Il ne nous donne pas des injonctions, mais plutôt une feuille de route qui balise le chemin d’un vrai bonheur. Et c’est à partir de sa propre expérience qu’il nous la propose.

    « S’approcher de Jésus ».

    Dans l’auditoire de Jésus, on distingue deux cercles. La foule qui va suivre Jésus dans chacun de ses déplacements, tant les gens ont faim et soif d’une parole qui fasse vivre, qui mette debout. Mais dans cette foule se détache un petit groupe : les quatre disciples que Jésus vient d’appeler. « Ils s’approchèrent de lui », un peu comme on veut s’asseoir aux premiers rangs pour mieux entendre et bien suivre un conférencier, sans être distrait par autre chose.
    Invitation adressée à chacun des disciples que nous sommes de nous ‘approcher’ nous aussi du Maître, assoiffés que nous sommes de L’écouter.

    « En chemin vers le bonheur … »

    André Chouraqui – dans la traduction qu’il donne de ce passage à partir non pas du texte grec, mais de sa traduction en hébreu – remplace ‘Heureux’ par ‘En marche’. La racine du mot en hébreu le permet, tout comme elle autorise celle de ‘Heureux’. A son exemple, je me risque à une traduction personnelle : ‘En marche vers le bonheur’. Suggérant ainsi qu’il s’agit là d’une dynamique dans laquelle s’engager.
    Résonne alors en nous l’invitation pressante que le Seigneur Dieu, à nouveau par la voix de Moïse, adressa aux Hébreux au moment ils allaient entrer en Terre Promise : « Vois, aujourd’hui, j’ai placé devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur (…), la bénédiction et la malédiction. De grâce, de grâce, choisis la vie, afin de vivre, toi et ta descendance » (Dt 30,15 et 19). Inattendu, ‘in-croyable’, ce Dieu qui ne désire que notre vie et notre bonheur et qui nous presse de choisir le bon chemin ! Quelle heureuse nouvelle !

    « … ceux qui sont à bout de souffle ».

    C’est à eux que pourrait être adressée la première béatitude, sur laquelle je vais m’arrêter. Deux versets du Psaume 142 font entendre l’appel au secours de quelqu’un qui n’en peut plus : d’abord « le souffle en moi s’épuise » (v. 04), puis « je suis à bout de souffle » (v. 07). Mais, plus loin, est partagée la nouvelle d’une guérison : « bienfaisant est ton Souffle – celui de Dieu – ; il me guide en un pays de plaine » (v.10).
    Expérience qui, par moments, est la nôtre : on sent que, peu à peu, on s’épuise, au point de finir par craquer. Qu’est-ce qui, alors, pourrait bien nous permettre de nous relever et de nous remettre en route ? Tournons nos regards vers l’homme de Nazareth qui, dans les béatitudes, parle à partir sa propre expérience. Jésus a accueilli le Souffle Saint qui lui fut donné juste lors de son baptême (Mt 03,16-17) et, désormais, il se laissa conduire par Lui. Ce qui lui permettra de résister aux tentations du Diviseur (Mt 04,01). Et de tenir bon jusqu’au bout : à Gethsémani, à l’approche de sa condamnation et de sa mort, il priera intensément et invitera les disciples qu’il a emmenés à « prier pour ne pas entrer en tentation, car – précise-t-il – le Souffle est plein d’ardeur, mais la chair – càd. l’homme livré à ses seules forces – est faible » (Mt 26,36-44). Alors, quand nous nous sentons dépassés, débordés, n’hésitons pas à chanter :
    « Inonde mon cœur, inonde mon cœur, Esprit saint, inonde mon cœur,
    En toi, j’ai trouvé la joie, le bonheur. Esprit saint, inonde mon cœur. »