Vive polémique autour de la guérison de l’aveugle-né
Un récit abrupt, marqué par la violence !
Ces grandes pages du quatrième évangile, on croit les connaître. Et pourtant, en relisant le récit de la rencontre de Jésus avec l’aveugle-né, j’ai été frappée comme jamais auparavant par la violence présente dans le récit. Aucun personnage n’y échappe, hormis Jésus. Relisons ce récit sous cet angle-là !
Quel contraste dès l’entame du récit ! D’un côté l’initiative pleine de bienveillance de Jésus : il voit ce malade qui, lui, ne peut le voir ; il prend soin de lui et le guérit. Merveille d’attention et de présence ! Tout à l’opposé de la préoccupation de ses disciples : indifférents à la souffrance de ce malade, ils semblent mus par une curiosité spirituelle, englués dans une casuistique aussi stérile qu’inutile : « Qui a péché, lui ou ses parents ? ». Cécité des disciples et violence de leur indifférence face à la détresse de cette personne.
Violence dans la réaction des voisins et de ceux qui, hier encore, voyaient cet aveugle mendier. Plutôt que de se réjouir de sa guérison, ils cherchent à vérifier son identité. En outre, il semble que ce soit eux qui l’amènent aux pharisiens, car – ô désobéissance – cette guérison a eu lieu un jour de sabbat. Violence de leur dénonciation. Commence alors un procès en bonne et due forme, avec un premier interrogatoire de l’aveugle guéri.
Ses parents sont ensuite convoqués et interrogés par les autorités juives. Mais ceux-ci se débinent, sans apporter le moindre soutien à leur fils, … par peur d’être rejetés. Violence dans leur lâcheté !
Nouvel interrogatoire, plus serré cette fois, de l’ancien aveugle. Violence ici aussi dans le regard dur et sans concession des autorités juives et dans les paroles échangées. Exemples : leur appréciation de Jésus – « Nous savons, nous, que cet humain est un pécheur » (v. 24) – et, plus loin, les mots qu’ils adressent à l’aveugle guéri : « Toi qui es tout entier dans le péché, tu nous fais la leçon ! » (v. 34). Finalement tombe la sentence : lui qui n’a rien fait de mal, le voilà excommunié, exclu du judaïsme.
Ce n’est pas anodin de pointer les formes de violence multiforme présente dans ce récit ! Elle est en quelque sorte le miroir de bien de nos violences, celles qui parfois nous traversent et s’expriment dans nos échanges interpersonnels, comme celles existant dans les débats qui agitent nos sociétés, même quand celles-ci se veulent démocratiques.
» Pécheur » ? Lui ? Moi ?
Ce qui étonne aussi dans ce récit, c’est le fréquent recours au vocabulaire du ‘péché’. On le retrouve souvent dans les échanges de Jésus avec ses contemporains, notamment dans la bouche des pharisiens : en effet, ceux-ci tenaient à observer fidèlement les 613 préceptes de la Torah et se tenaient à distance de celles et ceux qu’ils regardaient comme pécheurs. Indice d’une obsession ?! Sans doute !
Ce sera aussi le cas dans le monde catholique : la focalisation sur le péché y fut parfois telle que le péché, même véniel, était regardé comme grave. Ce qui fit que, par un retour de manivelle, l’on n’osait plus guère prononcer ce mot. Or, remarquons-le, dans notre passage, Jésus parle bien de ‘péché’ (v. 41), mais – à la différence des autorités juives – il n’emploie jamais le terme de ‘pécheurs’ … Nuance qui n’est pas sans importance.
Pour tenter d’y voir plus clair, quelques précisions. Le péché concerne avant tout la sphère religieuse, à savoir notre relation à Dieu et notre engagement pour qu’advienne son Royaume. Revenons ensuite à la racine du mot : aussi bien en hébreu qu’en grec, le verbe ‘pécher’ signifie ‘manquer son but’, ‘rater sa cible’, au sens propre comme au sens figuré. Or, sachons le reconnaitre, dans la manière dont nous conduisons notre vie, il y a des ratés : par manque de discernement, par faiblesse ou suite à un mauvais exemple, … Oui, alors que nous cherchons à mettre nos pas dans ceux de Jésus, il nous arrive de manquer notre cible, de ne pas prendre le bon chemin.
A ces premières mises au point s’en ajoute une autre. Il y a un monde de différence entre, d’une part, parler de ‘péché’, nommer un péché – comme le faisait Jésus – et, d’autre part, qualifier quelqu’un de ‘pécheur’ – comme le faisaient les autorités juives ! Considérer autrui ou nous-même comme ‘pécheur’, c’est toujours risquer d’identifier la personne à son péché et de porter sur elle un regard bien sombre. Violence du regard qui peut entraîner chez l’autre tristesse, honte, dépréciation de soi, voire dépression. Opportune distinction donc entre ‘péché’ et ‘pécheur’ ! Jésus, lui, n’utilise que le mot ‘péché’, ce qui paraît infiniment plus juste.
Jésus, ‘Lumière du monde’.
Une seule personne est infiniment lumineuse dans ce récit : Jésus ! Sa mission, celle que lui a confiée le Père, est d’être ‘Lumière du monde’ : il le sait et agit en conséquence. ‘Lumière’, il le fut pour l’aveugle de naissance qu’il conduisit jusqu’à la confiance de la foi. Il le fut aussi, du moins peut-on l’espérer, pour certains des pharisiens qui osèrent la question : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
Lumière, Jésus le sera-t-il pour nous qui sommes aussi des aveugles de naissance ? N’est-ce pas grâce à la rencontre avec lui et à l’écoute de sa Parole que nous découvrons peu à peu un autre visage de Dieu : non pas un Dieu prompt à prendre en défaut, à juger ou, pire encore, à condamner, mais un Dieu qui nous aime, qui nous veut du bien, qui souhaite nous voir heureux du bonheur des béatitudes ? Dans cette confiance-là, osons faire la vérité dans nos existences.
En guise de mise en route …
La question initiale des disciples – « Qui a péché, lui ou ses parents ? », Jésus n’y répond pas, il se contente d’inviter ses proches : « Il nous faut travailler aux œuvres de Dieu, tant qu’il fait jour ». Avez-vous remarqué ce ‘nous’ ? Une pierre qui tombe dans notre jardin, le mien, le vôtre. L’important, suggère Jésus, c’est d’apporter de la lumière dans notre monde souvent ténébreux, violent, pour que chacun puisse marcher sans trébucher, sans devoir mendier, libre et responsable. Que puis-je faire pour répondre à cette sollicitation de Jésus ? Que vais-je faire ?












