Auteur/autrice : Brigitte Rigo

  • Deux échos

    Deux échos

    Ce dimanche, il n’y avait pas de prêtre disponible pour célébrer, nous avons organisé pour notre petite communauté une A.D.A.L. (Assemblée Liturgique Animée par des Laïcs). Il m’est revenu d’y donner un écho à la Parole.Et même deux : un sur la 1° lecture du livre de Zacharie et l’autre à partir de l’évangile du jour.

    1- Prophétie de Zacharie

    Zch 09,09-10

    Une fois n’est pas coutume, quelques mots sur cette lointaine et superbe prophétie.

    Un peu d’histoire …

    L’existence de l’Israël ancien reposait sur 4 piliers : la Terre Promise, la Royauté, le Temple et la Torah.
    Les 50 années d’exil à Babylone (587 – 538 A.C.N.) ont représenté une épreuve majeure pour le peuple d’Israël, car il avait perdu tout cela. Ou presque tout.
    • La Terre Promise, le peuple en était éloigné.
    • Le Temple, il a été profané, pillé, saccagé, incendié.
    • Le Roi a vu assassiner ses fils devant lui, puis on lui a crevé les yeux et on l’déporté à Babylone.
    • Seule restait la Torah, l’enseignement du Seigneur. Les exilés s’y accrocheront. Ils remplaceront les sacrifices au Temple par des liturgies de la Parole célébrées le sabbat à la synagogue. Ces célébrations, ils les appelleront ‘sacrifice des lèvres’.

    Quelque 50 ans plus tard, une autre grande puissance émerge : la Perse, mettant fin à la domination brutale et dure de Nabuchodono-sor, roi de Babylone. Cyrus, roi de Perse a une tout autre manière de gouverner son empire. Le peuple d’Israël va donc retrouver peu à peu ses 4 points d’appui … Ou presque !
    • La Torah, ils l’ont toujours gardée comme un précieux trésor.
    • Les exilés sont désormais autorisés à rentrer en Terre Promise, à relever les ruines de Jérusalem.
    • Ils peuvent reconstruire le Temple et restaurer le culte.
    • Mais il n’y a plus de roi. Ce sont donc les prêtres qui vont prendre les choses en mains.

    Le prophète Zacharie.

    C’est dans ce contexte postexilique qu’intervient Zacharie (ses débuts vers 520-518 ACN). Son nom signifie ‘Dieu se souvient’ car jamais il n’oublie les siens, ni son alliance ; on peut donc compter sur Lui.
    Prophète, Zacharie appartient, semble-t-il, à une famille sacerdotale et, à ce titre, fut sans doute actif dans ce chantier de reconstruction de Jérusalem.

    La prophétie de ce jour.

    Et voilà que Zacharie annonce la venue d’un roi : le retour donc de ce 4° pilier manquant. Son intuition est assez inouïe et inattendue : un jour viendra, dit-il, où un nouveau roi fera sa joyeuse entrée, mais il sera totalement différent des rois de ce monde.
    a) Son style de vie sera simple : rien d’ostentatoire. La ‘sobriété heureuse’, dirait-on de nos jours. Pas de chichis : il vivra comme Mr et Me Tout le monde, se déplacera non pas à cheval, mais à dos d’âne. cheval !
    b) Il ne préconisera pas de s’équiper militairement. Au contraire ! Il fera disparaître tout l’arsenal de guerre. Fini le temps de la guerre, non seulement pour Israël, mais aussi pour toutes les nations.
    Alors règnera la paix. Oui, la Paix ! Alors, réjouissons-nous dès à présent. Oui, joie et cris de joie !

    Mais ce roi promis, c’est Jésus !!!

    Toutefois, ce roi d’un genre nouveau tardait à venir. On avait presque cessé de l’attendre.
    Mais voilà qu’après la mort de Jésus et la prise de conscience que désormais il était Vivant en Dieu, les premières communautés ont fait un travail de relecture de sa courte vie : à la lumière des Ecritures, elles ont vu en lui la réalisation de cette prophétie de Zacharie.
    • N’était-ce pas sur un ânon que ses parents étaient descendus en Egypte pour fuir le massacre des innocents (Mt 02,13-15) ? 
    • Et, lors de sa montée vers Jérusalem pour célébrer la Pâque juive, n’était-il pas entré dans la ville monté sur un ânon ? (Mt 21,01-11) ?
    • Et la foule, n’avait-elle pas reconnu en lui l’homme grâce à qui que le Règne de Dieu s’était enfin vraiment approché ? Ne l’avait-elle pas acclamé comme son roi ?!! (Mt 21,01-10 et Jn 12,12-16).
    • Et, lors de son procès, Pilate ne l’avait-il pas interrogé à ce sujet (Jn 18,33) ?

    Oui, pour premiers chrétiens, Jésus est le Roi annoncé par Zacharie et c’est Lui que nous sommes invités à accueillir dans nos vies !
    Cette prophétie de Zacharie était décidément bien choisie pour introduire la page d’évangile de ce jour !

    2- Premier des tout-petits

    Mt 11,25-30

    Oui, comme le suggère le prophète Zacharie, Jésus fait partie de pauvres et des tout-petits. Nous sommes tellement habitués à parler de lui avec de multiples titres impressionnants : Christ/Messie, Fils de Dieu, Fils de l’Humain, etc, que nous en oublions qu’il est l’un des nôtres et que sa vie fut loin d’être un long fleuve tranquille.
    • Né loin de chez lui et placé dans la mangeoire d’animaux, menacé de mort par Hérode dès sa naissance, il a ensuite vécu dans cette petite bourgade, presque inconnue, de Nazareth. « De Nazareth, que peut-il sortir de bon ? » (Jn 01,46).
    • Sa famille n’appartient pas aux classes privilégiées qui, le plus souvent, vivent à Jérusalem ou dans d’autres villes.
    • Il n’est pas compté au rang de docteurs en théologie ou en Bible qui n’ont pas besoin de révélation car, eux, ils savent …
    • Au contraire, il prend rang d’esclave (Ph 02,06-08), se mettant autant que faire se peut au service de la vie, de l’amour, du pardon, lavant les pieds de ses disciples (Jn 13). Jusqu’à mourir sur une croix, supplice notamment des esclaves.

    Un père aimant

    Dieu se révèle à lui comme un Père tout aimant.
    Oui, Jésus fait partie de ces petits auxquels Dieu se révèle. Alors qu’il est au tournant de la trentaine, voilà que Dieu le gratifie d’une révélation inattendue, extraordinaire : « Tu es mon fils bien-aimé. En toi, j’ai mis tout mon amour » (Mt 03,16-17). Révélation inouïe, au sens propre comme au sens figuré !
    Voilà qui change tout ! Cette nouvelle, cette heureuse nouvelle, il ne peut la garder pour lui-même, il faut l’annoncer, il veut la partager partout. Non point pour se mettre en avant ! Mais pour que d’autres, pour que chacune et chacun, se sachent aimés à ce point-là !
    Moment charnière : il plaque tout, laisse les siens, et se met à sillonner les routes de Galilée pour clamer cette révélation sur tous les toits. La tâche est immense, tellement grande qu’il s’adjoint d’autres ‘petits’ (Mt 04,18-21).

    « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre … »

    Jésus est un homme de prière, le plus souvent dans la solitude. Mais, dans le passage de ce jour, chose extraordinaire, on le voit et on l’entend prier devant tous, laissant exploser sa joie et clamant son merci à son Père.
    Pourquoi ? Parce qu’il constate que Dieu se donne à connaître à d’autres ‘petits’ que lui. Ils le découvrent alors Tout Autre, tellement différent de ce que disent pour docteurs de la Loi et scribe.
    Toutefois, Il se révèle à qui a le coeur ouvert, disposé à l’écoute, à se laisser surprendre ! Les sages et les savants aux yeux du monde n’ont souvent aucun besoin de révélation ; ils savent tout, ils connaissent déjà Dieu, du moins le pensent-ils. Pas sûr pourtant…

    « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau … »

    Prière de louange et merci, puis invitation : « Venez à moi ! »
    Multiples peuvent être nos fardeaux : poids du quotidien, solitude, maladie ou handicap, fragilités, dépression, soucis de toutes sortes, parfois très matériels.
    Mais nous ne sommes pas seuls pour porter ces fardeaux. Jésus est là – nous le croyons – qui chemine à nos côtés, souvent discrètement, silencieusement, tout autant que nous, ses disciples, nous apprenons à marcher avec Lui, à L’accompagner.

    Cependant, ce n’est peut-être pas ce fardeau-là que Jésus évoque. Dans la Bible, en effet, la Torah et la Sagesse sont comparées à un joug (Ecclésiaste 51,26-30). Reprenant cette symbolique, Jésus voit dans l’enseignement des scribes et des pharisiens un ‘lourd fardeau à porter qu’eux-mêmes ne remuaient pas du doigt‘ (Mt 23,04). Et, de fait, ces savants en Israël développaient les 10 recommandations fondamentales en 633 préceptes. Jésus, lui, ramène tout à deux recommandations majeures : l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain comme pour soi-même (Mt 22,34-40). Quelle liberté, quelle légèreté !
    Ecouter Jésus, chercher à mettre nos pas dans les siens nous ramènera toujours à l’essentiel et allègera ce qui pèse sur nos épaules.

    Questionnement personnel.

    Dans lequel de ces deux groupes est-ce que je me range ?
    • Dans celui des savants qui croient très bien savoir qui est Dieu ? Dans celui de ces sages qui, pire encore, imposent de lourds fardeaux à autrui, au nom même de leurs convictions religieuses ?
    • Ou dans celui des tout-petits, conscients de l’infinie grandeur de Dieu et de son immense bonté ?
    Peut-être sommes-nous, tour à tour, un peu dans chacun de ces deux groupes, selon les circonstances …
    Alors, osons, oui, osons nous poser quelques questions.
    • Ai-je à cœur, comme Jésus, d’être toujours à l’écoute de ce Dieu qui, parfois, se dévoile de façon nouvelle, inattendue ? Puis-je encore Le laisser me surprendre et mettre en question ?
    • Suis-je aussi à l’écoute de cette part de révélation qui, parfois, m’advient par d’autres croyants ?
    Laissons ces questions nous travailler et labourer le coeur !

  • Disciples

    Disciples

    Ils sont peu nombreux encore : douze. On connaît déjà les noms de cinq d’entre eux : Pierre et André, Jacques et Jean que Jésus a appelés à le suivre (Mt 04,18-22). Il y aura aussi Mathieu (Mt 09,09). Le jeune rabbi de Nazareth, ils l’ont rencontré il y a peu : il vient à peine de commencer sa mission, mais il leur a fait forte impression. Nouveauté : il les a invités à se mettre à son école, à être de ses disciples. Appel exigeant, réponse qui engage : être disciple, c’est l’accompagner, faire route à ses côtés, cheminer avec lui ; certains « quitteront tout pour le suivre ».
    Cette exigence, toutefois, ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus ; c’est d’abord un cheminement intérieur : apprendre – oui, apprendre – à regarder chaque personne, chaque situation avec ses yeux à lui. C’est pourquoi le Maître prend le temps de leur faire découvrir son chemin, s’adressant en même temps à la foule (Mt 05,01 – 08,01). « En marche vers le Bonheur » : quelle nouveauté !
    Le regarder vivre, écouter sa parole, l’écouter encore et encore, surtout le regarder, lui, prodiguant attention et soins aux blessés de la vie, voilà qui va leur permettre, voilà qui nous permettra de devenir ses disciples. Jour après jour nous laisser façonner par lui : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » (Mt 04,19).

    Prière et mission

    Et voilà qu’à peine appelés, Jésus les envoie en mission. Si vite ! Audace ? Folie ? Pourquoi ? Tout simplement parce que la tâche est immense, tant la détresse des gens est omniprésente. Jésus en est tout retourné : beaucoup semblent s’épuiser dans une existence sans béatitude, sans vraie joie. Oui, la tâche est immense, trop grande pour un seul homme. Hier comme aujourd’hui.
    « Priez le Maître de la moisson, d’envoyer des ouvriers pour la moisson ». Jésus prie avec eux, avec nous. Oui, désormais, les ouvriers, ce sera aussi eux ; ce sera aussi nous, vous et moi. Oui, comme lui et avec lui, nous sommes envoyés pour prodiguer attention et soins aux blessés de la vie que nous rencontrons : aux possédés, ces personnes qui ne sont pas encore devenues pleinement elles-mêmes ; à ces personnes éteintes, en qui la Vie qui est comme endormie, anesthésiée par la recherche de tant de futilités, … Réveiller la Vie, lui permettre de jaillir en chacun et de lui rendre force et espérance.

    Envoyés deux par deux.

    Un détail m’a frappée : quand les noms des apôtres sont énumérés, ils sont égrenés deux par deux. Marc d’ailleurs précisera : Jésus les envoya ‘deux par deux’ (Mc 06,07). Pourquoi ? Ne serait-ce pas parce que la mission -le témoignage à donner à l’Heureuse Nouvelle – est essentiellement une manière d’être en relation et que, dès lors, elle n’est pas d’abord individuelle, mais communautaire ? « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,35).
    Chacun de nous est porteur d’un peu de lumière et beauté, celles de Dieu et de son Evangile. Lumière et beauté qui nous débordent et nous dépassent. « Deux par deux » : comment mettre en œuvre cette disposition du Seigneur, aujourd’hui, dans nos communautés chrétiennes ? Comment conjuguer nos différents ‘charismes’ ?

    « Vous avez reçu gratuitement »

    Jésus leur ‘a donné autorité’, il leur a permis de trouver en eux assez de confiance, de force et de dynamisme, pour oser être missionnaires de l’Evangile. Mais chacun a encore reçu tant d’autres bienfaits. Tout cela, « vous l’avez reçu gratuitement » (Mt 10,01), ajoute-t-il. Mais ont-ils conscience de ces cadeaux ? Ne nous a-t-on pas trop exclusivement appris à donner, et tellement peu à recevoir ? Dieu donne et se donne : « Dieu est gratuit », titrait un livre du théologien espagnol, J.-M. Gonzalez-Ruiz.
    Sommes-nous conscients de tout ce que nous recevons de Dieu, à travers Jésus tout d’abord, mais aussi par nos frères et soeurs. Nous arrêter, prendre le temps d’égrener tous ces cadeaux, toutes ces ‘grâces’, de nous en émerveiller, sans oublier de rendre grâce (càd. de ‘faire eucharistie’). Ne serait-ce pas une façon de vivre en conscience, de décupler en nous la force des bienfaits reçus, … avant de les offrir à autrui, ‘gratuitement’ ? Car « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » (Ac 20,35).

  • Le pain que je donnerai

    Le pain que je donnerai

    « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? ». Voilà une question qui rejoint celle de bon nombre de nos contemporains, y compris de chrétiens. Parmi ceux-ci, en effet, certains se sentent ‘nourris’ par la liturgie de la Parole, elle leur ‘parle’. Il leur est plus difficile, en revanche, d’entrer dans la liturgie eucharistique : le rite de la consécration et celui de la communion ne leur parlent pas. Dans le premier, ils voient un acte de magie ; dans le second une forme d’anthropophagie. Ajoutez à cela des prières à forte connotation biblique, un langage qui leur est devenu étranger. A ces difficultés, d’autres chrétiens donneront une réponse qui peut paraître trop facile : ‘c’est un mystère’. L’un ou l’autre éclairage s’avère nécessaire ; j’espère y contribuer.

    Eclairages.

    Et d’abord qu’est-ce qu’un mystère ? Nous, Occidentaux, qui avons une approche très positiviste des choses, nous entendons par là une réalité qui nous échappe totalement, que nous ne pouvons pas comprendre. Les Orientaux, eux, ont une tout autre compréhension du mystère : il s’agit d’une réalité tellement profonde, tellement riche que nous n’aurons jamais fini d’en pénétrer le sens. Et si c’était comme cela qu’il fallait approcher « ce grand mystère de la foi » ?!
    A ce premier éclairage s’en ajoute un autre. Il concerne notre compréhension de ce qui est vrai et réel. Très souvent, nous réduisons la réalité à ce que nous pouvons toucher, à ce qui se constate, s’observe, s’expérimente, se vérifie. Dans pareille logique, il n’y aurait de vérité que scientifique et historique. C’est oublier une autre dimension de nos existences : la vie ne se laisse pas réduire à la vie biologique. Sa profondeur ne peut être évoquée, suggérée qu’à travers des symboles, des images : c’est tout l’univers de la poésie. Celle-ci nous permet d’apprivoiser une autre dimension de la réalité, plus profonde, invisible, ‘la plus fine pointe du réel’ (Chr. Bobin).
    Ajoutons que nous avons perdu de vue la dimension symbolique de notre langue. « Je suis au fond du panier », « complètement noyé » ou, au contraire, « au septième ciel » : autant d’expressions que, bien évidemment, nous ne prenons pas au pied de la lettre. Ainsi en est-il du langage biblique : il est essentiellement d’ordre symbolique. Ainsi en va-t-il aussi de l’eucharistie : y est évoquée une autre dimension de la réalité, proprement ‘sur-naturelle’. Seul un langage symbolique nous permet d’accéder à son sens et à sa vérité.
    Enfin, une information qui ne manque pas d’intérêt : dans la Bible, le mot ‘chair’ ne fait pas d’abord allusion à nos chairs parfois meurtries par un accident, une opération, … ; le terme évoque l’être humain dans sa totalité, soulignant alors sa fragilité, sa faiblesse, son caractère mortel aussi.

    Le pain que je donnerai

    « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la Vie du monde ».
    Partant de l’événement du pain partagé qui avait nourri toute une foule (Jn 06,01-15), l’évangéliste place sur les lèvres de Jésus une longue méditation. Celle-ci nous fait part du regard qu’il porte à la fois sur l’ensemble de la vie de Jésus et sur le repas que les chrétiens partagent ‘en mémoire de Lui’.
    L’évangéliste nous présente ainsi Jésus comme celui qui apaise en nous une faim plus essentielle que la faim de de nourriture. Par ce qu’Il est en profondeur (‘Je suis’), Il nourrit en nous une autre vie que celle de notre corps mortel. Sa personne – à travers sa présence, sa parole et toute sa vie – nous est donnée comme un pain nourrissant destiné à fortifier en nous la ‘Vie’ qui a saveur d’éternité. En fidélité à son ‘envoi’ (v. 57) par le Père et à sa mission, Jésus ira jusqu’à consentir à la mort ignominieuse sur la croix : il s’est vraiment donné à fond, jusqu’au bout.
    Méditation et regard profonds qui invitent à un déplacement intérieur pour découvrir à la fois qui est Jésus au regard de Dieu et qui il veut être pour chacun de nous. Mais avons-nous vraiment faim de cette Vie-là ? Dans un monde qui invite à consommer et à s’éclater – une façon moderne de traduire l’expression latine ‘du pain et des jeux’ -, cette faim essentielle ne se trouve-t-elle pas comme anesthésiée ?

    Je demeure en lui

    « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. »
    C’est avec bonheur que les premières communautés chrétiennes ont repris les gestes et les paroles de Jésus lors de son dernier repas et que l’Eglise nous encourage à participer aussi régulièrement que possible à cette liturgie.
    A la lumière de l’éclairage donné ci-dessus, la consécration n’apparaît peut-être plus comme un tour de passe-passe. Paroles et gestes – notamment celui de la fraction du pain – se conjuguent pour signifier et rendre présent, avec toute la force du symbole, ce que Jésus fut et ce qu’Il veut être pour toujours : vie rompue et donnée jusqu’au bout, tel un pain partagé, et désir d’être à jamais Présence pour nous.
    Et même Présence mutuelle, ‘Lui en nous et nous en Lui’. C’est l’autre moment fort de la liturgie eucharistique : celui de la communion à Sa présence. Accueil au plus intime de nous-mêmes de Celui qui est notre unique essentiel. Rencontre unique, car nous nous découvrons accueillis en Lui, accueillis tels que nous sommes, y compris avec nos fragilités, nos blessures, nos errances. Apprendre à faire corps avec Lui et désirer devenir ce que nous recevons – le Corps du Christ donné et livré pour la Vie du monde – et le faire ‘en mémoire de Lui’. Devenir Corps du Christ, personnellement certes, mais aussi – comme nous y invite S. Paul – en communion avec celles et ceux qui partagent avec nous ce repas d’alliance. Comment dès lors ne pas Lui chanter :

    Que serai-je sans Toi qu’un coeur au bois dormant,
    Que cette heure arrêtée au cadran de la montre ?
    Que serai-je sans Toi que ce balbutiement ? » (J. Ferrat) 

  • Dieu a tant aimé le monde

    Dieu a tant aimé le monde

    Le contexte : la rencontre de Jésus avec Nicodème.

    Situées dans leur contexte, ces quelques paroles de Jésus n’en recevront que plus de force. Il fait nuit. Tout est calme, la journée est terminée, la soirée très douce. La lourde chaleur du jour a fait place à une brise légère. Ils sont deux à échanger ce soir-là : Nicodème, le sage et le théologien qui compte parmi le groupe des pharisiens, et Jésus, trentenaire selon la tradition, donc bien jeune encore. Il vient ‘de nuit’, c’est plus discret, mais la précision ne nous informe pas seulement sur l’heure de jour ; elle exprime aussi l’étonnement et les questions qui travaillent le cœur de cet homme.
    Chose étonnante, c’est Nicodème, l’aîné, qui vient trouver Jésus. C’est en quelque sorte le monde à l’envers : on s’attendrait à ce que ce soit, le jeune rabbi – à savoir Jésus, qui vienne trouver le théologien chevronné. C’est l’inverse qui se passe. Nicodème le reconnaît : Jésus est autre, sa parole impressionne ; il l’exprime avec grande humilité : Rabbi, nous le savons, c’est de la part de Dieu que tu es venu comme un maître qui enseigne, car personne ne peut accomplir les signes que toi, tu accomplis, si Dieu n’est pas avec lui. ».
    Ils se parlent, échangeant à partir des questions de Nicodème et de l’expérience de foi de Jésus. Et nous, venons-nous à Jésus avec nos interrogations, nos doutes ? Y pensons-nous ?

    « Dieu a tant aimé le monde … », dit Jésus à cet homme.

    Combien d’entre nous ont grandi avec, dans leur arrière conscience, la peur d’un Dieu Juge, prompt à condamner et à punir et qui, comble du sadisme, s’en féliciterait ? 
    Et voilà que, s’adressant à Nicodème, membre d’un courant spirituel qui cherche à observer fidèlement les 613 préceptes de la loi mosaïque, Jésus lui parle de Dieu comme de Quelqu’un qui aime passionnément l’humanité ; qui l’aime non pas de façon impersonnelle et globale, mais – au contraire – avec une attention toute personnelle à chacun. Quand l’un de nous se perd, empruntant des chemins sans issues, Il s’en soucie, tant Il désire que chacun de nous vive à fond de la Vie qu’Il nous offre. Quelle révélation !
    Qui de nous n’a besoin d’amour, de tendresse et d’amitié, de reconnaissance (au double sens d’attention à sa valeur personnelle et d’expression d’un merci) ? Certains, nous le voyons parfois, ressentent un tel manque d’amour qu’ils le cherchent partout où ils peuvent : dans le perfectionnisme, dans les honneurs ou la vantardise. De toute façon dans l’extériorité ! Ce qui ne peut que les décevoir. Nous savons aussi d’expérience combien un mot marqué par l’animosité peut blesser, tuer l’espoir et la vie, alors qu’une seule parole, un seul geste porté par un amour profond peut remettre debout. Dans les moments de détresse profonde, pensons-nous à nous tourner vers ce Dieu qui aime tant le monde’, non de façon théorique et lointaine, mais au contraire de façon très proche et toute personnelle ?

    Les trois ‘visages’ de Dieu pour nous : Père, Frère et Fils, Souffle saint.

    En lui-même, Dieu est inconnaissable. Dans les contrées les plus reculées de Chine, on L’appelle  » l’Au-delà de l’au-delà « . D’autres Le désigne comme l’Etre qui transcende tout’, ou comme la Source de Vie qui toujours nous échappe. « Dieu, personne ne l’a jamais vu » est-il écrit dans la première lettre de Jean (01,18).
    Dieu est pourtant en relation avec nous, par moments nous en faisons l’expérience. Sa Présence affleure parfois dans nos existences. Elle peut y prendre trois ‘visages’, trois manières d’être en relation avec nous que nous évoquons de façon anthropomorphique, à partir de nos expériences humaines.
    Ce ‘Dieu qui est Amour’ (1Jn 04,08 et 16), nous découvrons qu’il nous donne la Vie, cette Vie qui a saveur d’éternité. C’est pourquoi, comme Jésus et à sa suite (Lc 11,02), nous l’appelons ‘Père’. Remarquez, on pourrait aussi parler de Dieu comme d’une Mère, car ses entrailles se retournent quand les siens se perdent, comme le dit Isaïe 49,15 : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas ».
    Ce Dieu qui est tout Amour, nous le rencontrons aussi à travers Jésus. Lors de son baptême par Jean, il s’est découvert ‘Fils bien-aimé’ (Mt 03,17) : un fameux tournant dans sa vie ! Dès lors, par sa parole comme par ses actes, il n’a eu de cesse que de manifester l’Amour d’un Dieu qui, loin de nous juger et de nous enfoncer, nous guérit, nous relève, nous sauve. Cet homme de Nazareth, nous le confessons comme ‘Fils de façon absolument unique’. Frère universel par excellence, nous le regardons comme cadeau de Dieu car, à travers Lui, nous nous découvrons fils, nous aussi.
    Enfin, ce Dieu tout Amour se donne encore comme Souffle qui donne force, dynamisme, audace ; qui fait entrer toujours davantage dans la Parole de Jésus ; qui est là au plus profond de notre coeur pour nous apporter réconfort et conseil, nous guider par le juste chemin.
    Telle peut être notre relation à ce Dieu d’Amour, à la fois Un et Trine. Etre en relation avec ce Dieu-là, accueillir son Amour, le Lui rendre et le partager avec nos frères et soeurs, c’est une nouvelle naissance : c’est ‘naître d’En-haut’, selon la parole de Jésus à Nicodème.

  • Unique et importante

    Unique et importante

    Voici une prière que l’évangéliste place sur les lèvres de Jésus à l’approche de sa passion et de sa mort ! Moment dramatique s’il en est. Des expressions telles que ‘gloire’, ‘donner’, ‘connaître’, ‘monde’, ‘Vie’, ‘Parole’, ‘prier’, s’y trouvent répétées, révélant autant de points d’insistance. Dans les lignes qui suivent, je me limiterai à en mettre seulement deux ou trois en évidence.

    « Moi, je t’ai glorifié sur la terre» (v. 04).

    A partir de sa racine hébraïque, le mot ‘gloire’ a une tout autre résonance que dans le français et dans nos sociétés actuelles. La ‘gloire’ au sens biblique du terme n’a rien à voir avec les honneurs, les préséances, la richesse, le pouvoir, et toutes les ‘mondanités’ et futilités d’ici-bas. Elle évoque plutôt la valeur intrinsèque d’une personne, de toute personne, ce qui la rend à la fois unique et importante.
    Le mot ainsi compris, Jésus a bien cherché à ‘glorifier’ Dieu, attirant l’attention sur l’importance de son Père, sur ce qu’Il a d’unique et de tellement différent des idoles et des faux dieux que nous nous élaborons parfois. Bien de ses prises de parole vont dans ce sens : « J’ai manifesté Ton nom aux hommes » (v. 06) ; « La Vie, celle qui a saveur d’éternité, c’est qu’ils Te connaissent, Toi le seul vrai Dieu » (v. 01).

    « Maintenant, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de Toi » (v. 05)

    Lors de son baptême, Jésus a découvert la valeur unique qu’il avait aux yeux de ce Dieu qu’il appelle ‘son Père’. Il a aussi découvert la mission que Celui-ci lui confiait, et s’y est engagé totalement. Mais, à cette heure dramatique, il est confronté à l’échec de sa mission, à la haine et à une hostilité croissante, abandonné de tous, y compris par certains de ses proches (Jn 16,33). Moment de doute, moment de peur peut-être aussi, semblable à celui vécu à Gethsémani. Dès lors, quoi de plus compréhensible qu’à cet instant, Jésus se tourne vers son Père, Le priant et L’implorant : « Glorifie-moi » càd. « Toi, rappelle-moi la valeur que j’ai à tes yeux ». Prière qui peut être la nôtre aux jours de détresse, de doute, de questionnement.

    Néanmoins une telle prière pourrait en mettre quelques-uns mal à l’aise : la ‘gloire’ serait-elle réservée à Dieu et à Jésus ? en serions-nous exclus ? Détrompons-nous, il n’en est rien ! Un peu plus loin, en effet, Jésus poursuit sa prière avec ces mots : « La gloire que Tu m’as donnée, je la leur ai donnée » (v. 22). Et, de fait, Jésus n’a cessé de nous dévoiler que chacun de nous était unique et important aux yeux de Dieu ; que chacun de nous avait pour Lui de la valeur. Chacune de ses rencontres, chaque attention et soin donnés aux malades en témoignaient. L’aveu de Dieu au peuple d’Israël, Jésus l’a signifié à chacun de nous : « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et moi, je t’aime » (Is 43,04). Accueillons cette parole, laissons-la résonner au plus profond de nous-mêmes : en nous, elle sera source de Vie.

    « Moi …auprès de Toi avant que le monde soit » (v. 04) – « Et moi, je viens vers Toi (v. 11).

    Ces derniers temps, une chose m’a frappée : l’évangéliste insiste à plusieurs reprises sur le mouvement de la vie de Jésus : venu de Dieu, il retourne à Lui (ainsi en Jn 13,03 ; 16,05 et 28). Soit dit en passant, son ‘Ascension’, que nous célébrons ces jours-ci, c’est bien cela : le Jésus terrestre définitivement hors de notre portée et pleinement réintégré en Dieu (symbolisé par l’immensité du ciel). Ces mots de l’évangéliste évoquent ainsi la place absolument unique qu’a tenue Jésus dans le dessein de Dieu et dans l’histoire du salut. Telle est précisément sa ’gloire’.
    Mais – me suis-je demandé – en parlant ainsi, l’évangéliste ne dit-il pas aussi quelque chose de notre destinée à nous ? D’une certaine manière, ne sommes-nous pas, nous aussi venus de ce Dieu-Source et destinés à retourner en Lui par-delà notre existence terrestre ?
    Plus j’approfondis le quatrième évangile, plus cette question s’impose et se fait conviction : ce qui y est dit de Jésus, se vérifie pour chacun et chacune de nous. A une différence près, mais elle est essentielle : lui a réalisé sa vocation profonde et sa mission personnelle de manière exemplaire. A tel point qu’il fut très tôt reconnu comme ‘l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute la création’ (Col. 01,15).

    « Comme … ».

    J’appuie notamment ma conviction sur un petit mot de cet évangile :’comme’, conjonction qui y revient si souvent. En voici quelques exemples :
    • « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aimés (…). (Jn 15,09) ;
    • « La gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée » (Jn 17,22) ;
    • « Comme le père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21).
    Cette conjonction, on le voit, représente bien plus qu’une comparaison, elle dessine un mouvement qui part de Dieu pour rejoindre Jésus et qui, à travers lui, cherche à rejoindre l’humanité entière. Mouvement qui nous engage, nous aussi : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », ajoute Jésus un peu plus loin (v. 12).
    Superbe vocation que celle-là : nous aimer les uns les autres, manifester la valeur et l’importance de chacun, nous envoyer mutuellement pour poursuivre la mission initiée par Jésus. Oui, vocation superbe, mais combat ô combien difficile, qui a mené Jésus jusqu’à la croix ! Faisons nôtre la foi, la confiance de l’évangéliste qui sait que le Ressuscité ne nous laisse pas seuls : « pour nous, il ‘prie le Père’ (v. 09) et promet de nous envoyer son Souffle saint. Attendons-Le avec ferveur !

  • Si vous m’aimez…

    Si vous m’aimez…

    « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. »
    En amour y a-t-il des commandements ? Voilà en effet une étrange association, tant ces deux termes semblent antinomiques ! L’amour n’est-il pas communion, écoute de l’autre, accueil de son désir, prévenance, plutôt qu’observance de commandements ? Cette phrase ne pourrait-on l’entendre prononcer par un gourou ? Pourtant, le quatrième évangile y insiste : en deux chapitres, l’association revient à quatre reprises (Jn 14,15,21,23 ; Jn 15,09-15). Est-il possible que Jésus se soit exprimé ainsi ?
    Petit rappel. Les évangiles n’ont pas été écrits durant la vie de Jésus, ni même aussitôt après son passage parmi nous, mais – au plus tôt – après une quarantaine d’années. En ce temps-là, pas d’enregistreur, ni de smartphone, très peu d’écrits car papyrus et parchemin coûtaient trop cher. Demeurait alors la mémoire, celle du cœur : ‘apprendre par cœur’, une bien belle expression. Dans les évangiles, surtout dans le quatrième, on trouve ainsi, placés sur les lèvres de Jésus, de longs discours : ils partent d’une parole de Jésus qui a touché l’évangéliste, qui l’a profondément marqué, et que sa méditation personnelle déploie en fidélité. Occasion de me demander : quelles sont les quelques paroles de Jésus qui me tiennent particulièrement à cœur, qui nourrissent ma prière, donnant sens à ce qui se cherche en moi, à ce que je vis ?
    Autre rappel, tout aussi essentiel. Comme tout bon Juif, Jésus a cherché à vivre selon la Torah qui constitue le cadre de référence du judaïsme. Au coeur de celle-ci, se trouve ‘le Décalogue’, càd. les ‘Dix Paroles’. Jésus les a résumées à un essentiel : l’amour de Dieu et l’amour du prochain comme de soi-même : « A ces deux commandements, toute la Loi est suspendue, ainsi que les Prophètes » (Mt 22,37-40). C’était sa règle de vie à lui, et toujours il la proposait à celles et ceux qui voulaient marcher à sa suite.
    Dernière précision : Jésus n’a pas formulé de nouveaux commandements qui lui seraient propres. Il a balisé le chemin du vrai bonheur et s’y est engagé lui-même, invitant qui veut à le suivre. Il disait être venu ‘non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie’ (Mt 20,28) et il en a donné un exemple : ainsi lors du Lavement des pieds (Jn 13,01-17). A travers ses moments de prière en solitude, dans l’attention et l’accueil qu’il réservait à chacun, il s’est fait ‘Chemin’, nous montrant comment vivre les deux grands commandements : donner leur juste place tant à Celui qu’il appelait ‘Père’ qu’aux frères. Mais il a aussi invité à la vigilance, attirant notre attention sur des impasses. Dans ce cadre-là, il a formulé des ‘recommandations’ (tel peut être le sens du mot grec trop souvent traduit par ‘commandements’), jamais des ordres ou des consignes. L’évangile selon S. Jean les résume : « Ma recommandation à moi, c’est que vous vous aimiez les uns les autres’ (Jn 15,12).

    Une double promesse, … et peut-être une troisième !?

    Pour soutenir la marche de ses disciples sur ce chemin exigeant, Jésus promet une double Présence. D’abord celle, tout intime, du « Souffle de vérité qui demeure déjà auprès de vous et qui sera en vous » (v. 17). Il sera là tel un ‘Paraclet’, expression qui signifie ‘appelé auprès de quelqu’un’ pour conseiller, défendre, consoler, soutenir.
    Jésus évoque encore une autre Présence, la sienne, mais qui sera autre : Ressuscité et Vivant à jamais. Le grec utilise deux termes pour évoquer la vie : ‘bios’ pour parler de la vie biologique ; ‘zôè’ pour évoquer ‘la vie éternelle’, non pas au sens d’une vie par-delà la mort, mais à celui d’une qualité et intensité de vie telles qu’on voudrait que cela dure toujours. Bref, comme j’aime le dire, une ‘vie qui a saveur d’éternité’. « Je vis déjà de cette Vie-là », dit-il, « et vous en vivrez aussi », promet-il (v.19).
    Peut-être une troisième promesse se cache-t-elle encore dans cette parole de Jésus, une promesse qui alors nous engagerait. En effet, évoquant le Souffle saint, il parle d’un ‘autre Paraclet’, lui-même étant le premier. Or, chose étonnante, le texte grec utilise ici non pas le terme ‘hétéros’, càd. ‘autre de deux’, mais bien ‘allos’, ‘autre de plusieurs’. Peut-être est-il ainsi suggéré que nous tous, soutenus par le Ressuscité et le Souffle Saint, nous serions invités à être ‘Paraclet’ les uns pour les autres …

    « Vous connaîtrez que vous êtes en moi, et moi en vous. »

    ‘Connaître’ : non pas au sens d’un savoir théorique s’imposant au terme d’une longue réflexion, mais connaissance intime qui naît de l’expérience. Connaissance qui se donne au cœur même de la rencontre avec Jésus Ressuscité et de la marche à sa suite. L’évangéliste évoque ainsi les intenses moments de présence mutuelle et de communion que lui a connus : « vous en moi et moi en vous ». Moments de fulgurance, rares et toujours fugitifs. Moments donnés et accueillis, impossibles à provoquer. Des moments comme il peut s’en vivre au coeur de la relation conjugale, d’une grande amitié, parfois dans le partage inattendu avec quelqu’un jusqu’alors inconnu, ou dans la contemplation de la nature.
    Mais comment, moi aussi, pourrais-je vivre dans une telle communion ?, demanderont certains avec une pointe de frustration ou de déception. De fait, ce n’est pas très facile dans un quotidien dévoré par un rythme de vie soutenu, la recherche de performance, un constant bruit de fond, les incessantes interactions via les réseaux sociaux, … Rappelons-nous alors les tout premiers mots de notre passage : « Si vous m’aimez ». Cette communion s’offrira à qui désire rencontrer Jésus, à qui cherche à l’écouter, à qui garde au cœur sa parole. Moments et espaces de silence et de solitude nous y conduiront. Recherchons-les !

  • Je suis…

    Je suis…

    Parabole d’une richesse extraordinaire, susceptible de plusieurs lectures selon que l’on concentre l’attention sur tel ou tel élément. Entre autres choses, il y est question d’une bergerie et de sa porte, de bandits et de voleurs qui y pénètrent par effraction ou du vrai berger qui, lui, entre par la porte, d’un portier qui lui ouvre et, bien sûr des brebis qui, connaissant la voix de leur berger, l’écoutent et le suivent, … Pas simple de déchiffrer ce que cachent ces images ! Perplexité d’hier : « Eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait » (v. 06). Sans doute aussi perplexité de nos jours… C’est pourquoi Jésus prend le temps de déployer le sens de cette parabole, en s’y mettant en scène. Il le fait dans deux directions principales : « Je suis la porte » ; « Je suis le beau berger qui donne sa vie pour ses brebis ».

    « Je suis … »

    L’avez-vous remarqué ? Dans le quatrième évangile, l’expression « Je suis … » suivie d’un attribut se trouve souvent sur les lèvres de Jésus : « Je suis le Pain de vie descendu du ciel » (06,41), « Je suis la Lumière du monde » (08,12), « Je suis la Résurrection et la Vie » (11,25), « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (14,06), « Je suis la Vraie Vigne » (15,01). Ici, Jésus l’utilise à deux reprises : « Je suis la porte » (vv. 07 et 09) et « Je suis le bon/beau berger » (vv. 11 et 14). Voilà qui est très fort ! Pourquoi ? Parce que Dieu s’était présenté ainsi à Moïse et au peuple hébreu : « Je suis qui je suis » (Ex 03,14), « Je suis le Seigneur qui t’ai fait sortir » (Ex. 06,07), « vous saurez que Je suis le Seigneur, votre Dieu » (Ex 16,12), … Ce « Je suis » divin exprimait à la fois une plénitude d’être, une présence à leurs côtés, et la promesse de les faire sortir de la terre d’esclavage et de les accompagner au long de la route de l’Exode.
    Et voilà que Jésus se présente ainsi ! Révélation ! Une question s’impose alors : qui donc est cet homme qui parle ainsi de lui-même et de sa mission ? Qui donc est cet homme auquel on a donné tant de titres. J’en évoque quelques-uns dans le quatrième évangile : le Verbe de Dieu (01,01), l’Agneau de Dieu qui porte et emporte le péché du monde (01,29) ; le Christ ou Messie (04,25), le Prophète (07,41), mon Seigneur et mon Dieu (20,28), etc. Question qui s’est imposée aux contemporains de Jésus et qui les a divisés : « les Juifs se divisèrent à cause de ces paroles » (v. 19). Question que les disciples eux-mêmes se sont posée maintes fois. Question qui s’impose aussi à nous qui, aujourd’hui, redécouvrons cette parabole.

    « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits. » 

    Au moment même où il se présente comme la Porte, l’évangéliste met sur les lèvres de Jésus ce reproche très dur ! Ces mots font référence à des situations précises. La première est ancienne, évoquée par des prophètes dans l’Ancien Testament, Jérémie (23,01-04) et Ezéchiel (Ez 34,01-06) entre autres. Dieu reproche vertement aux bergers de son peuple – rois et prêtres – d’avoir conduit les siens dans une impasse, celle de l’exil à Babylone (587-538 ACN) ou de la dispersion dans d’autres pays voisins. Reproche, toutefois, suivi d’une bonne nouvelle : Dieu annonce qu’il sera lui-même le berger de son peuple, un berger soucieux de son bien comme de la vie de chacune de ses brebis, et qu’il lui donnera des bergers dignes de ce nom. Nombreux sont dans l’Ancien Testament les passages où Dieu est présenté comme le Berger de son peuple : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien » (Ps 23).
    L’autre situation est celle que vit Jésus lui-même : critiqué, diffamé, rejeté, exécuté par les autorités religieuses de son peuple. Il mettra les foules en garde à l’égard des scribes et des pharisiens « qui ferment le Royaume des Cieux devant les hommes » (Mt 23,13). Situation que vont aussi affronter les premiers chrétiens qui seront exclus des synagogues, et même du judaïsme, le livre des Actes en témoigne.
    Bien des questions commencent alors à se poser à nous : pour ne pas m’égarer, qui écouter ? à qui faire confiance ? comment ne pas me laisser attirer par des mirages ? ou me croire assez fort pour affronter seul toutes sortes de difficultés ? Et si j’ai une responsabilité dans la communauté chrétienne, comment ne pas induire autrui en erreur ? Comment ne pas lui indiquer de fausses pistes ?
    Mais surprise ! Pour que nous puissions recevoir et savourer « la Vie en abondance », Jésus se présente à nous et nous invite : venez, ‘Je suis le Chemin’, ‘Je suis la Porte’ qui introduit dans la bergerie. Hésiterons-nous à lui faire confiance ?

    « Je suis la porte … ».

    Il y a une porte à cette bergerie. Et même un portier ! Qui pourrait bien se cacher derrière la figure du portier ? Ne pourrait-on y voir le Père prêt à nous accueillir dans son Royaume ? Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un gardien qui, à sa guise, ouvrirait ou fermerait l’accès à ce domaine ; il s’agit d’un Père qui nous aime et ne nous veut que du bien.
    Jésus, lui, se présente comme la porte qui donne accès à ce Royaume de Béatitude, de Vie, de Paix, de Compassion, ce Royaume ouvert à tous. Pourquoi se présente-t-il ainsi ? C’est qu’il le constate, beaucoup manquent la porte. Parfois parce que, se croyant plus malins que les autres, ils pensent trouver par eux-mêmes le bercail, le chemin qui y mène et la porte qui y donne accès. Ou encore parce qu’ils se laissent engluer par des préoccupations tellement éloignées du Royaume. Et, Jésus le sait, il l’a précisé ailleurs : « Elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la Vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. (Mt 04,13-14). Il le sait d’expérience, lui qui a payé de sa personne, « qui a donné sa vie » jusqu’à mourir cloué sur une croix.

    « Je suis le beau/bon Berger ».

    Jésus est bien plus que la Porte, il est le bon Berger ! Il se fait Présence ! Celle de quelqu’un qui nous connaît en profondeur, comme seul le Père nous connaît. Il est la voix qui nous appelle, celle du berger parti à la recherche de ses brebis parfois perdues, maltraitées, découragées, épuisées. A la recherche de chacune d’entre elles. Il leur permet d’aller et venir en grande liberté et ouvre devant elles un chemin de vie. Ressuscité, il est désormais cette Présence à nos côtés, jour après jour.
    Nous voilà donc invités à L’écouter, à Lui faire confiance, à nous laisser guider par Lui, à faire chemin avec Lui, sûrs qu’il nous mènera au but. La foi, n’est-ce pas tout simplement cela ?

  • Une rencontre lumineuse

    Une rencontre lumineuse

    Difficile quand on vient de perdre un proche – conjoint, parent ou ami – de ne pas repasser en boucle ce que l’on a vécu avec lui, ou à ses côtés dans ses derniers moments ! Surtout si ceux-ci furent marqués par la souffrance ou, pire encore, par la violence, comme ce fut le cas pour Jésus. Difficile aussi, quand il s’agit d’un maître dont on a tant appris et dont on attendait tant, de retrouver l’espérance ! Tout semble ‘foutu’. Voilà ce que vivent ces deux pèlerins.

    « Ils faisaient route vers Emmaüs ».

    • Le chemin de ces deux disciples ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus. Il est surtout intérieur. Il est recherche, questionnement, dans la solitude comme à travers les échanges. Il se fraie un passage entre expériences lumineuses et moments de lourdeur, de désespérance, colères parfois aussi.
    • Comme Jésus ! Lorsqu’il parcourait les routes de Galilée ou montait à Jérusalem : « il faisait route » (Lc 10,38 ; 14,25 ; 17,11), lui aussi. Et, tout en marchant avec d’autres, il leur partageait volontiers son chemin intérieur : non pas savoir abstrait, désincarné, mais son expérience de vie, de la vraie Vie, celle qui a saveur d’éternité.
    • Prendre parfois le temps de s’arrêter, de regarder le chemin parcouru, de rendre grâce au Seigneur ou de L’implorer : voilà qui pourrait opportunément marquer ce temps pascal.

    En chemin, dialogue avec un étranger.

    Durant le carême, les pages d’évangile nous présentaient Jésus marchant en tête, tel un premier de cordée, sur la route ardue qui le menait à Jérusalem et à la mort. Et les disciples, qu’il invitait à ‘marcher derrière lui’, peinaient à le ‘suivre’. Ce dimanche, le récit nous fait découvrir tout autrement Jésus Ressuscité: il est là, marchant avec ces pèlerins, incognito. Il est là, Présence hors du commun par la qualité de son attention et de son écoute. Il peut tout entendre: déceptions, doutes, questionnements, tel celui qu’éveille le partage de femmes ayant reçu cet incroyable message : ‘Il vit’. Il est là, Parole qui jette sur leur vécu une tout autre lumière. Parole à hauteur d’homme, qui se propose sans s’imposer, qui accompagne. ‘Leur cœur est tout brûlant’, mais ‘leurs yeux sont empêchés de Le reconnaître’.

    Halte à l’auberge.

    Halte bien nécessaire pour reprendre souffle et refaire ses forces. Et voilà que les deux compagnons l’invitent : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ». Qu’exprime cette prière : le désir de poursuivre un échange passionnant avec cet ‘étranger’ ? Le regret de voir leurs chemins se séparer ? Une attention pour cet ‘étranger’ ? Peut-être un peu de tout cela ! Et voilà qu’un geste banal, le plus quotidien qui soit –‘ rompre le pain’ – leur rappelle le dernier repas que Jésus avait pris avec ses amis : la fraction du pain, le sens qu’il avait donné à ce geste – sa vie entièrement offerte, jusqu’au bout, comme un pain rompu et partagé – et l’invitation à faire de même. ‘Leurs yeux s’ouvrent’, enfin ! Moment de communion intense. Présence réelle, mais furtive. « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (Saint-Exupéry). Ainsi en est-il du Ressuscité pour chacun de nous : Présence au coeur de l’absence, Présence qui ne se perçoit qu’à travers certains signes. Alors ouvrons les yeux du cœur, apprenons à décoder ces signes.

    Retour à Jérusalem.

    Ils ne sont plus les mêmes. Evanouie la tristesse ! Place à une joie et une paix qui se décuplent encore dans le partage avec d’autres disciples de ces moments inattendus et inoubliables.
    Trois temps dans cette rencontre lumineuse.
    Comme dans nos eucharisties. D’abord la liturgie de la Parole qui éclaire notre vécu, indique un chemin, nous ouvre à une espérance renouvelée. Puis le signe de la fraction du pain et la communion intime à la Présence qui s’offre. Enfin, l’envoi en mission, le retour dans le quotidien et le partage de ce vécu intense avec d’autres disciples.
    En mémoire de Lui, rompons nos vies comme un pain partagé et nourrissant ! N’est-ce pas ainsi que naît et grandit une communauté de disciples ?

  • Une mission inattendue

    Une mission inattendue

    Voilà deux fois, à une semaine d’intervalle, que les disciples sont barricadés dans la chambre haute, habités par la ‘peur des Juifs’, possédés par elle. Et voilà qu’à deux reprises Jésus Ressuscité se rend présent parmi eux.

    « Il est là, au milieu d’eux »

    Il prend la place présentée comme la sienne dans le quatrième évangile. C’est cette place-là, en effet, que Jean-Baptiste lui reconnaît d’emblée : « Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jn 01,27). C’est encore à cette place-là – délicate, difficile – qu’il se tiendra aux cotés de la femme adultère cernée de toutes parts par scribes et pharisiens (Jn 08, 01-11). Lui donnons-nous, dans nos coeurs, dans nos vies, comme dans nos communautés et nos célébrations, cette place centrale ?

    « La paix soit avec vous »

    A trois reprises, le Ressuscité leur souhaite la paix. Pourquoi pareille insistance, sinon parce qu’ils sont remplis de panique et que – Jésus le sait – la paix du cœur est souvent au bout d’un long travail intérieur. Comment ne pas comprendre leur panique !? En effet, eux qui ont été si proches de Jésus, comment ne se sentiraient-ils pas menacés à leur tour ? Il se pourrait qu’on leur fasse subir le même sort que leur maître … ou, à tout le moins, d’autres tracasseries. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison pour laquelle ce souhait de paix leur est adressé … La suite du récit nous le fait découvrir.

    « Ceux à qui vous remettrez les péchés, … »

    Surprise ! Ces personnes affolées, retranchées, le Ressuscité va les faire sortir : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » ! Avec la mission de ‘laisser aller les péchés’. Autre surprise ! Pourquoi cette mission-là ? Pourquoi pas celle de proclamer la résurrection de Jésus ? Ne serait-ce pas beaucoup plus important ? Mission donc inattendue, quelque peu étonnante même. A vrai dire, non ! Il suffit de se remémorer les événements qui précèdent pour comprendre l’exacte portée tant du souhait de paix que le Ressuscité leur adresse que de la mission qu’il leur confie. En effet, après le drame auquel ils viennent d’assister et tout ce qu’eux-mêmes ont pu vivre et ressentir dans ces circonstances-là, les disciples en ont des pardons à distribuer !!!
    • Pardon à donner d’abord à l’un d’entre eux, Judas, le traître qui a livré leur Maître aux autorités sacerdotales (Jn 13,02 et 18,01-04).
    • Pardon ô combien difficile à accorder aux grands prêtres pour avoir déployé tant d’ingéniosité pour faire condamner Jésus à la crucifixion et pour avoir manipulé les foules dans ce but (Jn 18,31 et 40 ; 19,07,12 et 14) ; aussi pour l’avoir nargué alors qu’il agonisait sur la croix (Mc 15,31-32).
    • Pardon à offrir aux foules versatiles : après avoir accueilli triomphalement Jésus à son arrivée à Jérusalem (Jn 12,12-14), elles se sont laissé manipuler par leurs autorités religieuses ; parmi elles, certains ont été jusqu’à se moquer du crucifié (Mc 15,29-30).
    • Pardonner aussi à Pilate : bien que persuadé de l’innocence de Jésus – par trois fois, il avait dit : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation » (Jn 18,39 et 19,04 et 06) -, il l’a finalement livré aux autorités juives déchaînées.
    Mais aussi difficile pardon à se donner à eux-mêmes !
    • Pierre pour avoir renié son Maître à trois reprises (Jn18,17,25 et 27).
    • Et chacun d’eux pour l’avoir abandonné et l’avoir laissé seul dans ces moments tragiques. Tous à l’exception du disciple bien-aimé présent au pied de la croix.
    Dans de telles conditions, pas facile pour eux de retrouver la paix du cœur ! Comment y parvenir ? Le chemin sera long et difficile … Car, avant même de pouvoir dire à autrui « Je te pardonne », ou se le dire à soi-même, il y a tout un travail intérieur à faire pour ‘laisser aller’ ces erreurs, cesser de les ressasser constamment, d’y revenir en boucle.
    Occasion pour chacun de nous de nous demander quels seraient les pardons que je n’arrive pas à donner à autrui ou à m’accorder à moi-même ? Parfois même pour de petites blessures.
    Sachons aussi que, sur ce chemin, nous pouvons nous accompagner et nous soutenir mutuelle-ment.

    « … ils leur seront remis (s.e. par Dieu). »

    Personne ne peut pardonner à qui a fait du mal, personne sinon la victime elle-même. Même un juge ne peut le faire à sa place. Même pas Dieu lui-même ! Si le Père est toujours prêt à accorder son pardon à qui, par méchanceté ou par bêtise, a compromis son projet en blessant autrui, il ne peut le faire que si la victime, la personne blessée, se dit prête à pardonner. Souvenons-nous de Jésus : cloué au bois de la croix, il a trouvé en lui la force de pardonner à tous, invitant son Père à le faire à son tour : « Père, remets-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). C’est fort, très fort !

    « Accueillez le Souffle Saint. »

    Par nos seules forces, il est souvent difficile de parvenir au pardon et de retrouver ainsi la paix du cœur, nous le savons d’expérience. C’est pourquoi le Ressuscité se rend présent parmi ses disciples, et leur souhaite la paix. Outre sa présence et sa paix, Jésus leur offre un autre cadeau : le Souffle Saint. Soufflant sur eux, il les presse d’’accueillir’ ce Souffle. Car celui-ci n’agit pas de façon magique, il ne peut travailler que dans un cœur qui s’ouvre à Lui !
    Alors ouvrons nos cœurs à la présence du Ressuscité, donnons-Lui la place centrale qui lui revient. Accueillons aussi le Souffle Saint qu’Il nous offre. Nous pourrons alors recevoir sa paix et – par-delà notre peur, nos ressentiments et nos colères – trouver courage et force pour sortir de nous-mêmes et de nos cénacles et accomplir la mission reçue !
    « Inonde mon cœur, inonde mon cœur, Esprit saint, inonde mon cœur,
    En toi j’ai trouvé la paix, le bonheur, Esprit saint, inonde mon cœur. »

  • Guérison polémique

    Guérison polémique

    Vive polémique autour de la guérison de l’aveugle-né

    Un récit abrupt, marqué par la violence !
    Ces grandes pages du quatrième évangile, on croit les connaître. Et pourtant, en relisant le récit de la rencontre de Jésus avec l’aveugle-né, j’ai été frappée comme jamais auparavant par la violence présente dans le récit. Aucun personnage n’y échappe, hormis Jésus. Relisons ce récit sous cet angle-là !
    Quel contraste dès l’entame du récit ! D’un côté l’initiative pleine de bienveillance de Jésus : il voit ce malade qui, lui, ne peut le voir ; il prend soin de lui et le guérit. Merveille d’attention et de présence ! Tout à l’opposé de la préoccupation de ses disciples : indifférents à la souffrance de ce malade, ils semblent mus par une curiosité spirituelle, englués dans une casuistique aussi stérile qu’inutile : « Qui a péché, lui ou ses parents ? ». Cécité des disciples et violence de leur indifférence face à la détresse de cette personne.
    Violence dans la réaction des voisins et de ceux qui, hier encore, voyaient cet aveugle mendier. Plutôt que de se réjouir de sa guérison, ils cherchent à vérifier son identité. En outre, il semble que ce soit eux qui l’amènent aux pharisiens, car – ô désobéissance – cette guérison a eu lieu un jour de sabbat. Violence de leur dénonciation. Commence alors un procès en bonne et due forme, avec un premier interrogatoire de l’aveugle guéri.
    Ses parents sont ensuite convoqués et interrogés par les autorités juives. Mais ceux-ci se débinent, sans apporter le moindre soutien à leur fils, … par peur d’être rejetés. Violence dans leur lâcheté !
    Nouvel interrogatoire, plus serré cette fois, de l’ancien aveugle. Violence ici aussi dans le regard dur et sans concession des autorités juives et dans les paroles échangées. Exemples : leur appréciation de Jésus – « Nous savons, nous, que cet humain est un pécheur » (v. 24) – et, plus loin, les mots qu’ils adressent à l’aveugle guéri : « Toi qui es tout entier dans le péché, tu nous fais la leçon ! » (v. 34). Finalement tombe la sentence : lui qui n’a rien fait de mal, le voilà excommunié, exclu du judaïsme.
    Ce n’est pas anodin de pointer les formes de violence multiforme présente dans ce récit ! Elle est en quelque sorte le miroir de bien de nos violences, celles qui parfois nous traversent et s’expriment dans nos échanges interpersonnels, comme celles existant dans les débats qui agitent nos sociétés, même quand celles-ci se veulent démocratiques.

     » Pécheur  » ? Lui ? Moi ?

    Ce qui étonne aussi dans ce récit, c’est le fréquent recours au vocabulaire du ‘péché’. On le retrouve souvent dans les échanges de Jésus avec ses contemporains, notamment dans la bouche des pharisiens : en effet, ceux-ci tenaient à observer fidèlement les 613 préceptes de la Torah et se tenaient à distance de celles et ceux qu’ils regardaient comme pécheurs. Indice d’une obsession ?! Sans doute !
    Ce sera aussi le cas dans le monde catholique : la focalisation sur le péché y fut parfois telle que le péché, même véniel, était regardé comme grave. Ce qui fit que, par un retour de manivelle, l’on n’osait plus guère prononcer ce mot. Or, remarquons-le, dans notre passage, Jésus parle bien de ‘péché’ (v. 41), mais – à la différence des autorités juives – il n’emploie jamais le terme de ‘pécheurs’ … Nuance qui n’est pas sans importance.
    Pour tenter d’y voir plus clair, quelques précisions. Le péché concerne avant tout la sphère religieuse, à savoir notre relation à Dieu et notre engagement pour qu’advienne son Royaume. Revenons ensuite à la racine du mot : aussi bien en hébreu qu’en grec, le verbe ‘pécher’ signifie ‘manquer son but’, ‘rater sa cible’, au sens propre comme au sens figuré. Or, sachons le reconnaitre, dans la manière dont nous conduisons notre vie, il y a des ratés : par manque de discernement, par faiblesse ou suite à un mauvais exemple, … Oui, alors que nous cherchons à mettre nos pas dans ceux de Jésus, il nous arrive de manquer notre cible, de ne pas prendre le bon chemin.
    A ces premières mises au point s’en ajoute une autre. Il y a un monde de différence entre, d’une part, parler de ‘péché’, nommer un péché – comme le faisait Jésus – et, d’autre part, qualifier quelqu’un de ‘pécheur’ – comme le faisaient les autorités juives ! Considérer autrui ou nous-même comme ‘pécheur’, c’est toujours risquer d’identifier la personne à son péché et de porter sur elle un regard bien sombre. Violence du regard qui peut entraîner chez l’autre tristesse, honte, dépréciation de soi, voire dépression. Opportune distinction donc entre ‘péché’ et ‘pécheur’ ! Jésus, lui, n’utilise que le mot ‘péché’, ce qui paraît infiniment plus juste.

    Jésus, ‘Lumière du monde’.

    Une seule personne est infiniment lumineuse dans ce récit : Jésus ! Sa mission, celle que lui a confiée le Père, est d’être ‘Lumière du monde’ : il le sait et agit en conséquence. ‘Lumière’, il le fut pour l’aveugle de naissance qu’il conduisit jusqu’à la confiance de la foi. Il le fut aussi, du moins peut-on l’espérer, pour certains des pharisiens qui osèrent la question : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
    Lumière, Jésus le sera-t-il pour nous qui sommes aussi des aveugles de naissance ? N’est-ce pas grâce à la rencontre avec lui et à l’écoute de sa Parole que nous découvrons peu à peu un autre visage de Dieu : non pas un Dieu prompt à prendre en défaut, à juger ou, pire encore, à condamner, mais un Dieu qui nous aime, qui nous veut du bien, qui souhaite nous voir heureux du bonheur des béatitudes ? Dans cette confiance-là, osons faire la vérité dans nos existences.

    En guise de mise en route …

    La question initiale des disciples – « Qui a péché, lui ou ses parents ? », Jésus n’y répond pas, il se contente d’inviter ses proches : « Il nous faut travailler aux œuvres de Dieu, tant qu’il fait jour ». Avez-vous remarqué ce ‘nous’ ? Une pierre qui tombe dans notre jardin, le mien, le vôtre. L’important, suggère Jésus, c’est d’apporter de la lumière dans notre monde souvent ténébreux, violent, pour que chacun puisse marcher sans trébucher, sans devoir mendier, libre et responsable. Que puis-je faire pour répondre à cette sollicitation de Jésus ? Que vais-je faire ?

  • Se ressourcer

    Se ressourcer

    Une rencontre qui peut nous ressourcer …

    Dans cette belle page du quatrième évangile, il y a – comme souvent dans les évangiles – deux niveaux possibles de lecture : le premier concerne la rencontre de Jésus avec cette femme de Samarie ; le second consiste en une relecture symbolique de ce récit: que nous dit-il de Jésus, de la relation qu’il se propose d’avoir avec chacune et chacun de nous?

    Improbable rencontre.

    Voilà une rencontre totalement inattendue. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les relations entre Juifs et Samaritains sont très difficiles. Dans le concret de la vie, ce sont des frères ennemis tant au plan politique que religieux. Et cela remonte très loin. La séparation au niveau politique s’est amorcée lors de la succession du roi Salomon en 931 ACN avec la constitution de deux royaumes autonomes : Israël au Nord avec Samarie pour capitale et, au Sud, le petit royaume de Juda avec Jérusalem pour capitale. Plus tard, après l’exil à Babylone (587 – 538 ACN), cette séparation politique s’est doublée d’une séparation au plan religieux. Juifs et Samaritains ont chacun leur temple : les Samaritains sur le mont Garizim, les Juifs sur le mont Sion à Jérusalem. En outre, ils ne reconnaissent pas les mêmes livres religieux : la Bible des Juifs se compose de trois ensembles – la Torah, les Prophètes et les Écrits de sagesse – ; celle des Samaritains ne comporte que le premier ensemble, la Torah. Considérant les Samaritains comme hérétiques et schismatiques, les Juifs ne les fréquentaient pas : cela leur aurait valu de contracter une impureté rituelle.
    Improbable rencontre encore parce qu’habituellement, les femmes ne venaient pas puiser l’eau à l’heure la plus chaude du jour : sortir de la ville et marcher sous l’ardeur du soleil était trop éprouvant : on y venait tôt le matin ou plus tard dans la journée.

    L’étonnante liberté de Jésus.

    Jésus était monté à Jérusalem avec ses disciples pour y célébrer la Pâque (juive). Les célébrations terminées, il décide de regagner la Galilée. Deux itinéraires s‘offrent à lui : le plus court traverse la Samarie, mais les Juifs pieux préféraient faire tout un détour pour éviter d’être souillés au contact des Samaritains. L’homme de Nazareth, lui, choisit le chemin plus court. Liberté de Jésus qui ne craint pas une telle impureté rituelle ! Pour lui, toute rencontre en vérité, avec qui que ce soit, est bonne et a sa valeur.
    Il est midi, l’heure la plus chaude du jour. Jésus a déjà marché de longues heures, il est fatigué et il a soif. Il s’assied au bord de ce puits pour se reposer et se désaltérer. Comme il n’a pas de cruche, il fait part de sa soif à cette Samaritaine qui vient y chercher de l’eau à cette heure inhabituelle. Ne voyons pas dans l’initiative de Jésus une ‘stratégie missionnaire’ pour chercher à convertir cette femme schismatique et hérétique. Non ! Il a vraiment soif ! A nouveau, liberté de Jésus qui adresse la parole à une Samaritaine dans un endroit public, ce qui, sans être interdit, ne se faisait pas, même s’il s’agissait de sa propre mère !
    Dieu n’a que faire des interdits, des exclusives, des oppositions, des rejets de toutes sortes que religions et spiritualités ont trop souvent multipliées. Jésus l’a compris et le sait, ces interdits ne nous rapprochent pas de ce Dieu qui nous aime tous et qui souhaite nous voir vivre en frères et en sœurs. En Son nom, il prend donc bien des libertés !
    Petit coup d’œil dans le rétroviseur. Ai-je vécu de ces rencontres improbables, inattendues qui m’ont ressourcé, rapproché de Dieu ? Suis-je capable au nom de ma foi de faire preuve de la même liberté que Jésus ?

    Dieu Source.

    Contemplons à présent Jésus assis sur ce puits. Dans l’Ancien Testament, Dieu, que Jésus appelle son Père, est souvent désigné comme ‘la Source d’eau vive’ (Jr 02,13). On peut venir s’y désaltérer, même si on est sans-le-sou : « Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau. Même si vous n’avez pas d’argent, venez !» (Is 55,01). Jésus lui aussi prend souvent le temps de s’abreuver à cette Source : dans la prière, dans le regard contemplatif qu’il porte sur les personnes et sur la nature. Assis là, il semble faire corps avec cette Source. Il s’y désaltère et, dans le même élan, lui-même devient source d’eau vive pour la Samaritaine : grâce à leur conversation se dégage en elle la source enfouie en chacun. Et la voilà qui, à son tour, devient source pour son entourage.

    En guise de mise en route …

    D’où est-ce que je viens ? Où vais-je ? Quel sens (direction et signification) donner à mon existence ? Où trouver donc une parole qui fasse sens, qui m’éclaire vraiment ? A quelle source me désaltérer pour apaiser ma soif la plus essentielle ? Quels freins me retiennent de prendre ce temps : manque de temps, d’élan, … ? Chacun de nous se pose, un jour ou l’autre, ces questions essentielles.
    Entendons aujourd’hui Jésus qui nous invite, discrètement selon son habitude : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. ». Invitation qu’il renouvellera plus d’une fois :
    « Celui qui croit en moi, n’aura plus jamais soif » (Jn 06,35) ; « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi » (Jn 07,37).
    La rencontre avec Jésus peut dégager, dans nos cœurs souvent étroits ou embourbés, la Source d’eau vive. Avec la femme de Samarie, avec les Samaritains de Sychar, allons vers Jésus la source d’eau vive ! Peut-être deviendrons-nous à notre tour source d’eau vive pour d’autres.