Difficile quand on vient de perdre un proche – conjoint, parent ou ami – de ne pas repasser en boucle ce que l’on a vécu avec lui, ou à ses côtés dans ses derniers moments ! Surtout si ceux-ci furent marqués par la souffrance ou, pire encore, par la violence, comme ce fut le cas pour Jésus. Difficile aussi, quand il s’agit d’un maître dont on a tant appris et dont on attendait tant, de retrouver l’espérance ! Tout semble ‘foutu’. Voilà ce que vivent ces deux pèlerins.
« Ils faisaient route vers Emmaüs ».
- Le chemin de ces deux disciples ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus. Il est surtout intérieur. Il est recherche, questionnement, dans la solitude comme à travers les échanges. Il se fraie un passage entre expériences lumineuses et moments de lourdeur, de désespérance, colères parfois aussi.
- Comme Jésus ! Lorsqu’il parcourait les routes de Galilée ou montait à Jérusalem : « il faisait route » (Lc 10,38 ; 14,25 ; 17,11), lui aussi. Et, tout en marchant avec d’autres, il leur partageait volontiers son chemin intérieur : non pas savoir abstrait, désincarné, mais son expérience de vie, de la vraie Vie, celle qui a saveur d’éternité.
- Prendre parfois le temps de s’arrêter, de regarder le chemin parcouru, de rendre grâce au Seigneur ou de L’implorer : voilà qui pourrait opportunément marquer ce temps pascal.
En chemin, dialogue avec un étranger.
Durant le carême, les pages d’évangile nous présentaient Jésus marchant en tête, tel un premier de cordée, sur la route ardue qui le menait à Jérusalem et à la mort. Et les disciples, qu’il invitait à ‘marcher derrière lui’, peinaient à le ‘suivre’. Ce dimanche, le récit nous fait découvrir tout autrement Jésus Ressuscité: il est là, marchant avec ces pèlerins, incognito. Il est là, Présence hors du commun par la qualité de son attention et de son écoute. Il peut tout entendre: déceptions, doutes, questionnements, tel celui qu’éveille le partage de femmes ayant reçu cet incroyable message : ‘Il vit’. Il est là, Parole qui jette sur leur vécu une tout autre lumière. Parole à hauteur d’homme, qui se propose sans s’imposer, qui accompagne. ‘Leur cœur est tout brûlant’, mais ‘leurs yeux sont empêchés de Le reconnaître’.
Halte à l’auberge.
Halte bien nécessaire pour reprendre souffle et refaire ses forces. Et voilà que les deux compagnons l’invitent : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ». Qu’exprime cette prière : le désir de poursuivre un échange passionnant avec cet ‘étranger’ ? Le regret de voir leurs chemins se séparer ? Une attention pour cet ‘étranger’ ? Peut-être un peu de tout cela ! Et voilà qu’un geste banal, le plus quotidien qui soit –‘ rompre le pain’ – leur rappelle le dernier repas que Jésus avait pris avec ses amis : la fraction du pain, le sens qu’il avait donné à ce geste – sa vie entièrement offerte, jusqu’au bout, comme un pain rompu et partagé – et l’invitation à faire de même. ‘Leurs yeux s’ouvrent’, enfin ! Moment de communion intense. Présence réelle, mais furtive. « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (Saint-Exupéry). Ainsi en est-il du Ressuscité pour chacun de nous : Présence au coeur de l’absence, Présence qui ne se perçoit qu’à travers certains signes. Alors ouvrons les yeux du cœur, apprenons à décoder ces signes.
Retour à Jérusalem.
Ils ne sont plus les mêmes. Evanouie la tristesse ! Place à une joie et une paix qui se décuplent encore dans le partage avec d’autres disciples de ces moments inattendus et inoubliables.
Trois temps dans cette rencontre lumineuse.
Comme dans nos eucharisties. D’abord la liturgie de la Parole qui éclaire notre vécu, indique un chemin, nous ouvre à une espérance renouvelée. Puis le signe de la fraction du pain et la communion intime à la Présence qui s’offre. Enfin, l’envoi en mission, le retour dans le quotidien et le partage de ce vécu intense avec d’autres disciples.
En mémoire de Lui, rompons nos vies comme un pain partagé et nourrissant ! N’est-ce pas ainsi que naît et grandit une communauté de disciples ?











