S’il est bien un passage d’évangile que la plupart des chrétiens connaissent par cœur, c’est la réponse de Jésus à la question, simple en apparence, que lui soumet un docteur de la Loi. Mais sommes-nous si certains de bien comprendre la réponse de Jésus ? Pas sûr …
Une vraie question.
Jésus est à nouveau mis à l’épreuve par des Pharisiens. Cette fois-ci, la question porte sur la Loi mosaïque. Comme chacun sait, l’enseignement donné par Dieu à Moïse sur la montagne du Sinaï comportait Dix Paroles : on l’appelle le ‘Déca-logue’ (Ex 20,01-17). Parmi ces Dix Paroles, trois concernent la relation à Dieu, dont celle sur le respect du sabbat ; les sept autres ont trait aux relations avec autrui, avec les parents en tête de liste. Par la suite, ces dix recommandations fondamentales se sont démultipliées en quelque 613 préceptes : positifs (‘tu feras’) et négatifs (‘tu ne feras pas’).
Comment s’y retrouver dans toutes ces consignes ? Comment ne pas se sentir toujours pris en défaut ? Ne risque-t-on pas de vivre une relation à Dieu et à autrui qui laisse profondément insatisfait, une religion du permis et du défendu, une religion sans coeur, sans âme, sans conscience ? N’est-ce pas une telle insatisfaction qui inspira la démarche du jeune homme riche et la question qu’il adressa à Jésus (Mt 19,16) ?
Une question débattue, hier comme aujourd’hui.
‘Quel est le plus grand commandement ?’, càd celui dont toute la Loi découlerait en quelque sorte. Question débattue hier et aujourd’hui, dans le judaïsme, dans le christianisme comme dans d’autres courants religieux ou spirituels.
Pour certains, c’est la relation à Dieu, avec toutes les prescriptions rituelles qu’elle comporte, qui prime sur toute autre recommandation.
Pour d’autres, c’est l’éthique qui est première, donc la relation à autrui. Dans cette manière de voir, certains formulent les choses de façon négative : ‘ne fais pas à autrui ce que tu ne désires pas qu’on te fasse’. D’autres, en revanche, prônent une formulation positive, bien plus exigeante : ‘fais à autrui ce que tu souhaites qu’on te fasse’.
Question embarrassante donc, peut-être même un tantinet perfide, posée à Jésus. Comment va-t-il se situer dans ce débat ?
La réponse de Jésus.
Remarquons-le, Jésus accepte leur question et commence à y répondre en citant un passage du Deutéronome (06,05) : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ».
- Le cœur, dans la Bible, est le siège de la volonté, des choix et décisions, petites et grandes.
- L’âme est ce lieu sacré et inviolable en nous, où chacun peut être présent et attentif à la grande Présence fondatrice.
- S’y ajoute l’intelligence : celle-ci, plutôt que de faire de nous des robots, nous invite à dépasser le permis et le défendu et, en toute occasion, à nous situer en conscience.
Même tirée de l’Ecriture, la réponse de Jésus n’a rien de théorique ; c’est à partir de son vécu qu’il leur parle. Car c’est bien la relation à Dieu, à ce Père dont il se découvre le fils bien-aimé (Mt 03,17), qui est prioritaire pour lui. Et il l’aime …
- ‘De toute son âme’. Il se retire dans des endroits calmes et déserts pour prier et se tenir en Sa présence. Jusque dans les moments tragiques de la passion, il gardera ces moments de ‘colloque singulier’ avec Lui, lors de son ultime combat spirituel à Gethsémani tout comme sur la croix (Mt 26,36-46 et 27,35 ; Lc 23,33-34 et 44-46),
- ‘De tout son cœur’. C’est ce Père qui est à la source de son engagement, de sa parole comme de son action. En toute circonstance, il cherche à rejoindre Son désir et Sa volonté (Mt 06,09-15).
- ‘Et de tout son esprit’. Car il le fait en conscience, osant même parfois prendre des libertés par rapport aux balises de la Loi mosaïque (Mc 02,27 ; Lc 13,15-16).
Et, dans un second temps …
Surprise ! Sa réponse à la question du docteur de la Loi ne s’arrête pas à l’amour pour Dieu, Jésus poursuit, élargissant le débat et mettant en évidence une autre recommandation : à l’amour pour Dieu, il associe l’amour pour le prochain.
Alors s’accumulent étonnements et questions. J’en mentionne quelques-uns.
- En quoi l’amour pour le prochain est-il ‘semblable‘ à l’amour pour Dieu ?
- Qu’est-ce que cela veut dire aimer le prochain ‘comme soi-même’ ?
- Et, ‘qui est mon prochain’ ? Question qui lui sera posée par un légiste (Lc 10,29).
- Dernière surprise : Jésus ne réduit pas la Parole de Dieu à la Torah, il y inclut le message des Prophètes. La Torah, en effet, met des balises ; mais les Prophètes, tels des lanceurs d’alerte, dénoncent les dérives qui peuvent intervenir dans la relation à Dieu comme avec autrui.
Une réponse à creuser, encore et encore …
Voilà de vraies questions, et elles nous sont adressées à nous aujourd’hui ! C’est en regardant vivre Jésus encore et encore, en le contemplant longuement, régulièrement, que se donneront des ébauches de réponses ; des réponses à remettre sans cesse sur le métier et à préciser dans chaque situation particulière.
Je termine avec cette intuition qui, peu à peu, s’est imposée à moi : peut-être que ces deux recommandations, celle de l’amour pour Dieu et celle de l’amour pour le prochain, ont ceci en commun : que nous sommes invités à apprendre à aimer ‘de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre intelligence’.
