Habiller le coeur

Habiller le coeur

Voilà à nouveau une parabole déconcertante et indigeste.

Et à plus d’un titre. Premier étonnement : l’attitude du roi qui se montre violent vis-à-vis des invités qui ont malmené ses serviteurs, puis à l’égard de l’invité qui n’a pas revêtu le vêtement adéquat. Il y a de quoi nourrir la peur de Dieu et conduire à craindre son jugement et, pire encore, son châtiment, dans la mesure où, derrière la figure du roi, on voit celle de Dieu. Rencontrer dans une parabole pareille violence, calquée sur celle qui existe dans nos sociétés, hier comme aujourd’hui, voilà qui surprend, tant elle paraît éloignée de paroles de Jésus sur le Père du ciel qui aime sans distinction (Mt 05,43-48), qui pardonne volontiers et qui accueille les plus pauvres.
Autre énigme : pour quelle raison un invité est-il exclu ? Le texte ne le précise pas. Ce pourrait être parce qu’il ne porte pas le vêtement adéquat. Mais certains n’ont peut-être pas les moyens d’acheter un vêtement chic. Et Dieu ne nous accueille-t-il pas tels que nous sommes ? Autre piste : sa rude mise à l’écart ne serait-elle pas tout autant due à son mutisme, lui qui ne répond rien au roi qui semble chercher le dialogue ?
Question encore : pour nous aujourd’hui, que peut bien signifier cette robe de noces ?

Une parabole, plusieurs actualisations sont possibles.

J’en mentionne quatre. Une première actualisation peut se faire à partir du thème des ‘noces’. Nous pouvons ensuite nous mettre dans la peau des ‘serviteurs’ envoyés par le roi pour transmettre son invitation ; ou encore dans celle des ‘invités’ ; comme aussi dans celle du ‘roi’. Sans oublier de revêtir le ‘vêtement’ des noces. Impossible d’évoquer tout cela dans ce billet ; rendez-vous pour la suite dans trois ans !

 » Peuple de l’alliance « …

Commençons par le thème des ‘noces du fils’. Qui dit noces, dit alliance entre deux personnes et, à l’époque, entre deux familles. Derrière le fils du roi, c’est la figure de Jésus reconnu comme Fils de Dieu, qui est évoquée: en effet, en assumant notre condition charnelle, le Verbe de Dieu a en quelque sorte épousé notre humanité. L’épouse, dont il n’est pas explicitement question dans la parabole, c’est nous tous, vous et moi !
Remarque significative : parmi les divers types d’alliance possibles – économique, politique, militaire, … -, les écritures juives et chrétiennes ont privilégié une alliance dans l’amour pour évoquer la relation de Dieu avec nous. En Jésus, Dieu noue alliance avec l’humanité, pour le meilleur et pour le pire. Et, pour célébrer l’événement, la première lecture tirée du livre d’Isaïe (25,06-10a) annonce une fête grandiose, ouverte à tous les peuples. Message particulièrement parlant, qui vaut son pesant d’or !
Ai-je conscience de vivre en alliance avec Jésus, au sein de la grande famille des enfants de Dieu ? Cette alliance, est-ce que je la vis dans l’amour et le respect mutuels, la complicité, l’ouverture à l’autre, la joie et la fête ? Ou connaît-elle un passage à vide, des moments de questionnements, voire d’usure … ?

 » La robe des noces « .

Dans la Bible, il est beaucoup question de vêtements : tuniques, robes, manteaux. Notamment dans le Nouveau Testament. Certaines paroles de Jésus sont connues de tous :
• « Ne vous faites pas tant de souci ! Ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justesse, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 06,25-34).
• « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés » (Mc 12,38-39).
Paroles qui privilégient l’être sur le paraître. Paroles aux antipodes des pubs actuelles qui nous poussent à l’achat compulsif de vêtements à bas prix, souvent venus de bien loin.
Il est d’autres passages, certes moins connus, dans lesquels il est question de ‘se vêtir’ au sens symbolique. Ils éclairent le sens de la robe des noces, confirmant la priorité donnée par Jésus au cœur et à l’agir. Dans un extrait de la lettre de Paul aux Galates, c’est le baptême qui apparaît comme le vêtement faisant de nous un être nouveau : « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a donc plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 03,27-28 ; voir aussi Col 03,01-11).
Toutefois, le baptême n’est pas un acte magique, mais l’entrée en alliance de deux partenaires. Ce qui entraîne une manière de vivre. Paul le précise ainsi dans sa lettre aux Colossiens, le vêtement est aussi d’ordre éthique : « Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous/soutenez-vous () les uns les autres, et pardonnez-vous/faites-vous plaisir () mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. Le Seigneur vous a pardonnés/fait plaisir : faites de même. Par-dessus tout cela, ayez l’amour, qui est le lien le plus parfait » (Col 03,12-14).
Enfin, un passage de Luc fait, quant à lui, allusion au don du Souffle saint : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut » (Lc 24,49).

 » Habillons-nous le cœur « .

Cette belle expression de A. de Saint-Exupéry me semble convenir à merveille pour évoquer le vêtement des noces : non pas venir avec rancœur, colère, reproches, ni bouder dans son coin ou le faire savoir haut et fort, mais être bien décidé à tout faire pour que la fête soit belle pour le roi, son fils et pour tous. Aujourd’hui, nous habillerons-nous le cœur ? Et, quand parfois ce courage et cette force viendront à manquer, pensons à ouvrir nos coeurs au Souffle Saint que nous donne le Ressuscité.
(*) autre traduction possible.