« Combien de fois devrai-je pardonner à mon frère ? »
Pierre, disciple en recherche, en questionnement. Sans la moindre hésitation, il réagit à l’enseignement de Jésus, il ose poser ses questions, des questions inattendues parfois. Celui-ci ne lui en fera jamais le reproche. Avec la patience qu’on lui connaît à l’égard de celles et ceux qui veulent avancer sur le chemin de la vraie Vie, Jésus prend le temps de répondre à Pierre.
Et moi, suis-je de ces personnes qui cherchent à pénétrer toujours davantage dans l’Heureuse Nouvelle, à se poser des questions et à interroger qui pourrait les éclairer ?
Aujourd’hui, Pierre pose la question du pardon. Il est bien conscient que, sans pardon, il n’y a pas de monde vivable. Mais jusqu’où aller, sans paraître bonasse, sans se faire avoir ?
Une question que chacune et chacun, nous nous sommes posée un jour ou l’autre …
« Non pas 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois. »
Étonnante réponse de Jésus, qui pousse le bouchon très loin, vraiment très loin ! 7 fois, c’est un chiffre de globalité dans le judaïsme ; c’est donc déjà beaucoup. Mais alors 70 fois 7 fois : autant dire toujours et à l’infini.
Quant au chiffre 70, il n’est pas avancé par hasard. En fin connaisseur des Écritures juives, Jésus fait allusion à un passage de la Genèse : « Pour ma blessure, j’ai tué un homme. Et un enfant pour ma meurtrissure. Car 7 fois sera vengé Caïn. Mais Lamech 70 fois. » (Gn 04,23-24).
Qui est ce Lamech ? Il s’agit d’un lointain descendant d’Adam et Eve, et de leur fils Caïn. Incapable de gérer sa frustration et sa jalousie, on s’en souvient, celui-ci avait tué son frère Abel : début de la violence. Mais de Caïn à Abel, on passe de 7 fois à 70 fois ! Explosion de la violence : on ne se fait plus aucun scrupule de laisser libre cours à sa rancune, sa colère, sa jalousie. Hier … et, hélas, aujourd’hui : pas seulement avec des guerres assez loin de nous, mais aussi dans nos sociétés : violences verbales, agressions physiques, meurtres.
Face à cette violence aveugle, les instances de justice du judaïsme imposeront peu à peu une limitation de cette vengeance : « Vie pour vie, oeil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. » (Dt 19,21 ; Lv 24,20). Ce qu’on appelle ‘la loi du talion’.
Et Jésus ?
Dans sa première grande prise de parole, appelée le ‘Sermon sur la Montagne’, Jésus aborde, lui aussi, cette éternelle question de la violence et de la manière d’y réagir : « Vous avez appris qu’il a été dit: ‘oeil pour œil, dent pour dent’. Et moi, je vous dis de ne pas résister au mauvais. Mais si quelqu’un te tend la joue droite, tends-lui aussi l’autre. (…) Puis élargissant le propos, il ajoutera : « A qui te demande, donne et de qui veut t’emprunter, ne te détourne pas » (Mt 05,38-42).
Comment réagir à la faute répétée d’un frère à mon égard, avec la blessure et la peine qu’elle peut engendrer et la tentation de la violence que l’on peut sentir monter en soi ? Nos sentiments, bons ou mauvais, surgissent en nous sans crier gare : nous n’en portons donc pas la responsabilité. En revanche, nous sommes responsables de ce que nous en faisons. A cette question, Jésus répond, invitant à pardonner encore et encore, ‘et de tout notre cœur’.
Une bien étonnante parabole. Choquante même …
Suit alors une parabole du ‘Royaume des Cieux’. A vrai dire, elle me déconcerte beaucoup. Elle met en scène quelqu’un qui, avec la meilleure intention du monde, veut régler ses comptes avec ses serviteurs. Le premier d’entre eux qu’il rencontre, lui doit une somme considérable : 60 millions de pièces d’argent !!! Face à sa détresse, son maître lui remet toute sa dette ! En regard de pareille largesse, incompréhensible, d’une étroitesse et d’une dureté sans nom est la réaction du serviteur face à la dette d’un de ses compagnons, une centaine de pièces …
La parabole aurait pu s’arrêter là. Dans la compassion et la magnanimité du maître, nous aurions pu reconnaître la largesse du Père à notre égard. Et, dans la dureté du serviteur vis-à-vis de son compagnon, nous aurions perçu une invitation à regarder dans notre propre jardin, à veiller à ne pas reproduire pareille sécheresse du cœur.
Mais pourquoi la suite avec cette volte-face du maître qui ne fait que reproduire nos inconstances et nos incohérences. Je puis comprendre sa déception face à la dureté de son serviteur. N’est-ce pas en revenir à la loi du talion ? Mais pourquoi le maître n’a-t-il pas invité son serviteur à revoir son attitude ? Ne vient-on pas de parler de la ‘correction fraternelle’ (Mt 18,15-20) ? Oui, pourquoi une telle réaction ?
Et, plus encore, pourquoi en conclusion attribuer à Dieu pareille réaction : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera » ? Comme Pierre, je me risque à poser une question. Voilà qui me laisse perplexe, profondément perplexe. Je peine à croire que Jésus ait pu parler ainsi. Sans doute s’agit-il de paroles malencontreusement placées sur ses lèvres.
Personnellement, je le retrouve mieux, et je me retrouve mieux, dans la suite de son Sermon sur la montagne : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » (Mt 05,44-45). En cherchant à pardonner jusqu’à 70 fois 7 fois, comme Jésus, nous deviendrons peu à peu à l’image ressemblante de ce Dieu-là.
