Ils sont peu nombreux encore : douze. On connaît déjà les noms de cinq d’entre eux : Pierre et André, Jacques et Jean que Jésus a appelés à le suivre (Mt 04,18-22). Il y aura aussi Mathieu (Mt 09,09). Le jeune rabbi de Nazareth, ils l’ont rencontré il y a peu : il vient à peine de commencer sa mission, mais il leur a fait forte impression. Nouveauté : il les a invités à se mettre à son école, à être de ses disciples. Appel exigeant, réponse qui engage : être disciple, c’est l’accompagner, faire route à ses côtés, cheminer avec lui ; certains « quitteront tout pour le suivre ».
Cette exigence, toutefois, ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus ; c’est d’abord un cheminement intérieur : apprendre – oui, apprendre – à regarder chaque personne, chaque situation avec ses yeux à lui. C’est pourquoi le Maître prend le temps de leur faire découvrir son chemin, s’adressant en même temps à la foule (Mt 05,01 – 08,01). « En marche vers le Bonheur » : quelle nouveauté !
Le regarder vivre, écouter sa parole, l’écouter encore et encore, surtout le regarder, lui, prodiguant attention et soins aux blessés de la vie, voilà qui va leur permettre, voilà qui nous permettra de devenir ses disciples. Jour après jour nous laisser façonner par lui : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » (Mt 04,19).
Prière et mission
Et voilà qu’à peine appelés, Jésus les envoie en mission. Si vite ! Audace ? Folie ? Pourquoi ? Tout simplement parce que la tâche est immense, tant la détresse des gens est omniprésente. Jésus en est tout retourné : beaucoup semblent s’épuiser dans une existence sans béatitude, sans vraie joie. Oui, la tâche est immense, trop grande pour un seul homme. Hier comme aujourd’hui.
« Priez le Maître de la moisson, d’envoyer des ouvriers pour la moisson ». Jésus prie avec eux, avec nous. Oui, désormais, les ouvriers, ce sera aussi eux ; ce sera aussi nous, vous et moi. Oui, comme lui et avec lui, nous sommes envoyés pour prodiguer attention et soins aux blessés de la vie que nous rencontrons : aux possédés, ces personnes qui ne sont pas encore devenues pleinement elles-mêmes ; à ces personnes éteintes, en qui la Vie qui est comme endormie, anesthésiée par la recherche de tant de futilités, … Réveiller la Vie, lui permettre de jaillir en chacun et de lui rendre force et espérance.
Envoyés deux par deux.
Un détail m’a frappée : quand les noms des apôtres sont énumérés, ils sont égrenés deux par deux. Marc d’ailleurs précisera : Jésus les envoya ‘deux par deux’ (Mc 06,07). Pourquoi ? Ne serait-ce pas parce que la mission -le témoignage à donner à l’Heureuse Nouvelle – est essentiellement une manière d’être en relation et que, dès lors, elle n’est pas d’abord individuelle, mais communautaire ? « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,35).
Chacun de nous est porteur d’un peu de lumière et beauté, celles de Dieu et de son Evangile. Lumière et beauté qui nous débordent et nous dépassent. « Deux par deux » : comment mettre en œuvre cette disposition du Seigneur, aujourd’hui, dans nos communautés chrétiennes ? Comment conjuguer nos différents ‘charismes’ ?
« Vous avez reçu gratuitement »
Jésus leur ‘a donné autorité’, il leur a permis de trouver en eux assez de confiance, de force et de dynamisme, pour oser être missionnaires de l’Evangile. Mais chacun a encore reçu tant d’autres bienfaits. Tout cela, « vous l’avez reçu gratuitement » (Mt 10,01), ajoute-t-il. Mais ont-ils conscience de ces cadeaux ? Ne nous a-t-on pas trop exclusivement appris à donner, et tellement peu à recevoir ? Dieu donne et se donne : « Dieu est gratuit », titrait un livre du théologien espagnol, J.-M. Gonzalez-Ruiz.
Sommes-nous conscients de tout ce que nous recevons de Dieu, à travers Jésus tout d’abord, mais aussi par nos frères et soeurs. Nous arrêter, prendre le temps d’égrener tous ces cadeaux, toutes ces ‘grâces’, de nous en émerveiller, sans oublier de rendre grâce (càd. de ‘faire eucharistie’). Ne serait-ce pas une façon de vivre en conscience, de décupler en nous la force des bienfaits reçus, … avant de les offrir à autrui, ‘gratuitement’ ? Car « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » (Ac 20,35).
