Le pain que je donnerai

Le pain que je donnerai

« Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? ». Voilà une question qui rejoint celle de bon nombre de nos contemporains, y compris de chrétiens. Parmi ceux-ci, en effet, certains se sentent ‘nourris’ par la liturgie de la Parole, elle leur ‘parle’. Il leur est plus difficile, en revanche, d’entrer dans la liturgie eucharistique : le rite de la consécration et celui de la communion ne leur parlent pas. Dans le premier, ils voient un acte de magie ; dans le second une forme d’anthropophagie. Ajoutez à cela des prières à forte connotation biblique, un langage qui leur est devenu étranger. A ces difficultés, d’autres chrétiens donneront une réponse qui peut paraître trop facile : ‘c’est un mystère’. L’un ou l’autre éclairage s’avère nécessaire ; j’espère y contribuer.

Eclairages.

Et d’abord qu’est-ce qu’un mystère ? Nous, Occidentaux, qui avons une approche très positiviste des choses, nous entendons par là une réalité qui nous échappe totalement, que nous ne pouvons pas comprendre. Les Orientaux, eux, ont une tout autre compréhension du mystère : il s’agit d’une réalité tellement profonde, tellement riche que nous n’aurons jamais fini d’en pénétrer le sens. Et si c’était comme cela qu’il fallait approcher « ce grand mystère de la foi » ?!
A ce premier éclairage s’en ajoute un autre. Il concerne notre compréhension de ce qui est vrai et réel. Très souvent, nous réduisons la réalité à ce que nous pouvons toucher, à ce qui se constate, s’observe, s’expérimente, se vérifie. Dans pareille logique, il n’y aurait de vérité que scientifique et historique. C’est oublier une autre dimension de nos existences : la vie ne se laisse pas réduire à la vie biologique. Sa profondeur ne peut être évoquée, suggérée qu’à travers des symboles, des images : c’est tout l’univers de la poésie. Celle-ci nous permet d’apprivoiser une autre dimension de la réalité, plus profonde, invisible, ‘la plus fine pointe du réel’ (Chr. Bobin).
Ajoutons que nous avons perdu de vue la dimension symbolique de notre langue. « Je suis au fond du panier », « complètement noyé » ou, au contraire, « au septième ciel » : autant d’expressions que, bien évidemment, nous ne prenons pas au pied de la lettre. Ainsi en est-il du langage biblique : il est essentiellement d’ordre symbolique. Ainsi en va-t-il aussi de l’eucharistie : y est évoquée une autre dimension de la réalité, proprement ‘sur-naturelle’. Seul un langage symbolique nous permet d’accéder à son sens et à sa vérité.
Enfin, une information qui ne manque pas d’intérêt : dans la Bible, le mot ‘chair’ ne fait pas d’abord allusion à nos chairs parfois meurtries par un accident, une opération, … ; le terme évoque l’être humain dans sa totalité, soulignant alors sa fragilité, sa faiblesse, son caractère mortel aussi.

Le pain que je donnerai

« Le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la Vie du monde ».
Partant de l’événement du pain partagé qui avait nourri toute une foule (Jn 06,01-15), l’évangéliste place sur les lèvres de Jésus une longue méditation. Celle-ci nous fait part du regard qu’il porte à la fois sur l’ensemble de la vie de Jésus et sur le repas que les chrétiens partagent ‘en mémoire de Lui’.
L’évangéliste nous présente ainsi Jésus comme celui qui apaise en nous une faim plus essentielle que la faim de de nourriture. Par ce qu’Il est en profondeur (‘Je suis’), Il nourrit en nous une autre vie que celle de notre corps mortel. Sa personne – à travers sa présence, sa parole et toute sa vie – nous est donnée comme un pain nourrissant destiné à fortifier en nous la ‘Vie’ qui a saveur d’éternité. En fidélité à son ‘envoi’ (v. 57) par le Père et à sa mission, Jésus ira jusqu’à consentir à la mort ignominieuse sur la croix : il s’est vraiment donné à fond, jusqu’au bout.
Méditation et regard profonds qui invitent à un déplacement intérieur pour découvrir à la fois qui est Jésus au regard de Dieu et qui il veut être pour chacun de nous. Mais avons-nous vraiment faim de cette Vie-là ? Dans un monde qui invite à consommer et à s’éclater – une façon moderne de traduire l’expression latine ‘du pain et des jeux’ -, cette faim essentielle ne se trouve-t-elle pas comme anesthésiée ?

Je demeure en lui

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. »
C’est avec bonheur que les premières communautés chrétiennes ont repris les gestes et les paroles de Jésus lors de son dernier repas et que l’Eglise nous encourage à participer aussi régulièrement que possible à cette liturgie.
A la lumière de l’éclairage donné ci-dessus, la consécration n’apparaît peut-être plus comme un tour de passe-passe. Paroles et gestes – notamment celui de la fraction du pain – se conjuguent pour signifier et rendre présent, avec toute la force du symbole, ce que Jésus fut et ce qu’Il veut être pour toujours : vie rompue et donnée jusqu’au bout, tel un pain partagé, et désir d’être à jamais Présence pour nous.
Et même Présence mutuelle, ‘Lui en nous et nous en Lui’. C’est l’autre moment fort de la liturgie eucharistique : celui de la communion à Sa présence. Accueil au plus intime de nous-mêmes de Celui qui est notre unique essentiel. Rencontre unique, car nous nous découvrons accueillis en Lui, accueillis tels que nous sommes, y compris avec nos fragilités, nos blessures, nos errances. Apprendre à faire corps avec Lui et désirer devenir ce que nous recevons – le Corps du Christ donné et livré pour la Vie du monde – et le faire ‘en mémoire de Lui’. Devenir Corps du Christ, personnellement certes, mais aussi – comme nous y invite S. Paul – en communion avec celles et ceux qui partagent avec nous ce repas d’alliance. Comment dès lors ne pas Lui chanter :

Que serai-je sans Toi qu’un coeur au bois dormant,
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre ?
Que serai-je sans Toi que ce balbutiement ? » (J. Ferrat)