Voici une prière que l’évangéliste place sur les lèvres de Jésus à l’approche de sa passion et de sa mort ! Moment dramatique s’il en est. Des expressions telles que ‘gloire’, ‘donner’, ‘connaître’, ‘monde’, ‘Vie’, ‘Parole’, ‘prier’, s’y trouvent répétées, révélant autant de points d’insistance. Dans les lignes qui suivent, je me limiterai à en mettre seulement deux ou trois en évidence.
« Moi, je t’ai glorifié sur la terre» (v. 04).
A partir de sa racine hébraïque, le mot ‘gloire’ a une tout autre résonance que dans le français et dans nos sociétés actuelles. La ‘gloire’ au sens biblique du terme n’a rien à voir avec les honneurs, les préséances, la richesse, le pouvoir, et toutes les ‘mondanités’ et futilités d’ici-bas. Elle évoque plutôt la valeur intrinsèque d’une personne, de toute personne, ce qui la rend à la fois unique et importante.
Le mot ainsi compris, Jésus a bien cherché à ‘glorifier’ Dieu, attirant l’attention sur l’importance de son Père, sur ce qu’Il a d’unique et de tellement différent des idoles et des faux dieux que nous nous élaborons parfois. Bien de ses prises de parole vont dans ce sens : « J’ai manifesté Ton nom aux hommes » (v. 06) ; « La Vie, celle qui a saveur d’éternité, c’est qu’ils Te connaissent, Toi le seul vrai Dieu » (v. 01).
« Maintenant, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de Toi » (v. 05)
Lors de son baptême, Jésus a découvert la valeur unique qu’il avait aux yeux de ce Dieu qu’il appelle ‘son Père’. Il a aussi découvert la mission que Celui-ci lui confiait, et s’y est engagé totalement. Mais, à cette heure dramatique, il est confronté à l’échec de sa mission, à la haine et à une hostilité croissante, abandonné de tous, y compris par certains de ses proches (Jn 16,33). Moment de doute, moment de peur peut-être aussi, semblable à celui vécu à Gethsémani. Dès lors, quoi de plus compréhensible qu’à cet instant, Jésus se tourne vers son Père, Le priant et L’implorant : « Glorifie-moi » càd. « Toi, rappelle-moi la valeur que j’ai à tes yeux ». Prière qui peut être la nôtre aux jours de détresse, de doute, de questionnement.
Néanmoins une telle prière pourrait en mettre quelques-uns mal à l’aise : la ‘gloire’ serait-elle réservée à Dieu et à Jésus ? en serions-nous exclus ? Détrompons-nous, il n’en est rien ! Un peu plus loin, en effet, Jésus poursuit sa prière avec ces mots : « La gloire que Tu m’as donnée, je la leur ai donnée » (v. 22). Et, de fait, Jésus n’a cessé de nous dévoiler que chacun de nous était unique et important aux yeux de Dieu ; que chacun de nous avait pour Lui de la valeur. Chacune de ses rencontres, chaque attention et soin donnés aux malades en témoignaient. L’aveu de Dieu au peuple d’Israël, Jésus l’a signifié à chacun de nous : « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et moi, je t’aime » (Is 43,04). Accueillons cette parole, laissons-la résonner au plus profond de nous-mêmes : en nous, elle sera source de Vie.
« Moi …auprès de Toi avant que le monde soit » (v. 04) – « Et moi, je viens vers Toi (v. 11).
Ces derniers temps, une chose m’a frappée : l’évangéliste insiste à plusieurs reprises sur le mouvement de la vie de Jésus : venu de Dieu, il retourne à Lui (ainsi en Jn 13,03 ; 16,05 et 28). Soit dit en passant, son ‘Ascension’, que nous célébrons ces jours-ci, c’est bien cela : le Jésus terrestre définitivement hors de notre portée et pleinement réintégré en Dieu (symbolisé par l’immensité du ciel). Ces mots de l’évangéliste évoquent ainsi la place absolument unique qu’a tenue Jésus dans le dessein de Dieu et dans l’histoire du salut. Telle est précisément sa ’gloire’.
Mais – me suis-je demandé – en parlant ainsi, l’évangéliste ne dit-il pas aussi quelque chose de notre destinée à nous ? D’une certaine manière, ne sommes-nous pas, nous aussi venus de ce Dieu-Source et destinés à retourner en Lui par-delà notre existence terrestre ?
Plus j’approfondis le quatrième évangile, plus cette question s’impose et se fait conviction : ce qui y est dit de Jésus, se vérifie pour chacun et chacune de nous. A une différence près, mais elle est essentielle : lui a réalisé sa vocation profonde et sa mission personnelle de manière exemplaire. A tel point qu’il fut très tôt reconnu comme ‘l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute la création’ (Col. 01,15).
« Comme … ».
J’appuie notamment ma conviction sur un petit mot de cet évangile :’comme’, conjonction qui y revient si souvent. En voici quelques exemples :
• « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aimés (…). (Jn 15,09) ;
• « La gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée » (Jn 17,22) ;
• « Comme le père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21).
Cette conjonction, on le voit, représente bien plus qu’une comparaison, elle dessine un mouvement qui part de Dieu pour rejoindre Jésus et qui, à travers lui, cherche à rejoindre l’humanité entière. Mouvement qui nous engage, nous aussi : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », ajoute Jésus un peu plus loin (v. 12).
Superbe vocation que celle-là : nous aimer les uns les autres, manifester la valeur et l’importance de chacun, nous envoyer mutuellement pour poursuivre la mission initiée par Jésus. Oui, vocation superbe, mais combat ô combien difficile, qui a mené Jésus jusqu’à la croix ! Faisons nôtre la foi, la confiance de l’évangéliste qui sait que le Ressuscité ne nous laisse pas seuls : « pour nous, il ‘prie le Père’ (v. 09) et promet de nous envoyer son Souffle saint. Attendons-Le avec ferveur !
