« Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. »
En amour y a-t-il des commandements ? Voilà en effet une étrange association, tant ces deux termes semblent antinomiques ! L’amour n’est-il pas communion, écoute de l’autre, accueil de son désir, prévenance, plutôt qu’observance de commandements ? Cette phrase ne pourrait-on l’entendre prononcer par un gourou ? Pourtant, le quatrième évangile y insiste : en deux chapitres, l’association revient à quatre reprises (Jn 14,15,21,23 ; Jn 15,09-15). Est-il possible que Jésus se soit exprimé ainsi ?
Petit rappel. Les évangiles n’ont pas été écrits durant la vie de Jésus, ni même aussitôt après son passage parmi nous, mais – au plus tôt – après une quarantaine d’années. En ce temps-là, pas d’enregistreur, ni de smartphone, très peu d’écrits car papyrus et parchemin coûtaient trop cher. Demeurait alors la mémoire, celle du cœur : ‘apprendre par cœur’, une bien belle expression. Dans les évangiles, surtout dans le quatrième, on trouve ainsi, placés sur les lèvres de Jésus, de longs discours : ils partent d’une parole de Jésus qui a touché l’évangéliste, qui l’a profondément marqué, et que sa méditation personnelle déploie en fidélité. Occasion de me demander : quelles sont les quelques paroles de Jésus qui me tiennent particulièrement à cœur, qui nourrissent ma prière, donnant sens à ce qui se cherche en moi, à ce que je vis ?
Autre rappel, tout aussi essentiel. Comme tout bon Juif, Jésus a cherché à vivre selon la Torah qui constitue le cadre de référence du judaïsme. Au coeur de celle-ci, se trouve ‘le Décalogue’, càd. les ‘Dix Paroles’. Jésus les a résumées à un essentiel : l’amour de Dieu et l’amour du prochain comme de soi-même : « A ces deux commandements, toute la Loi est suspendue, ainsi que les Prophètes » (Mt 22,37-40). C’était sa règle de vie à lui, et toujours il la proposait à celles et ceux qui voulaient marcher à sa suite.
Dernière précision : Jésus n’a pas formulé de nouveaux commandements qui lui seraient propres. Il a balisé le chemin du vrai bonheur et s’y est engagé lui-même, invitant qui veut à le suivre. Il disait être venu ‘non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie’ (Mt 20,28) et il en a donné un exemple : ainsi lors du Lavement des pieds (Jn 13,01-17). A travers ses moments de prière en solitude, dans l’attention et l’accueil qu’il réservait à chacun, il s’est fait ‘Chemin’, nous montrant comment vivre les deux grands commandements : donner leur juste place tant à Celui qu’il appelait ‘Père’ qu’aux frères. Mais il a aussi invité à la vigilance, attirant notre attention sur des impasses. Dans ce cadre-là, il a formulé des ‘recommandations’ (tel peut être le sens du mot grec trop souvent traduit par ‘commandements’), jamais des ordres ou des consignes. L’évangile selon S. Jean les résume : « Ma recommandation à moi, c’est que vous vous aimiez les uns les autres’ (Jn 15,12).
Une double promesse, … et peut-être une troisième !?
Pour soutenir la marche de ses disciples sur ce chemin exigeant, Jésus promet une double Présence. D’abord celle, tout intime, du « Souffle de vérité qui demeure déjà auprès de vous et qui sera en vous » (v. 17). Il sera là tel un ‘Paraclet’, expression qui signifie ‘appelé auprès de quelqu’un’ pour conseiller, défendre, consoler, soutenir.
Jésus évoque encore une autre Présence, la sienne, mais qui sera autre : Ressuscité et Vivant à jamais. Le grec utilise deux termes pour évoquer la vie : ‘bios’ pour parler de la vie biologique ; ‘zôè’ pour évoquer ‘la vie éternelle’, non pas au sens d’une vie par-delà la mort, mais à celui d’une qualité et intensité de vie telles qu’on voudrait que cela dure toujours. Bref, comme j’aime le dire, une ‘vie qui a saveur d’éternité’. « Je vis déjà de cette Vie-là », dit-il, « et vous en vivrez aussi », promet-il (v.19).
Peut-être une troisième promesse se cache-t-elle encore dans cette parole de Jésus, une promesse qui alors nous engagerait. En effet, évoquant le Souffle saint, il parle d’un ‘autre Paraclet’, lui-même étant le premier. Or, chose étonnante, le texte grec utilise ici non pas le terme ‘hétéros’, càd. ‘autre de deux’, mais bien ‘allos’, ‘autre de plusieurs’. Peut-être est-il ainsi suggéré que nous tous, soutenus par le Ressuscité et le Souffle Saint, nous serions invités à être ‘Paraclet’ les uns pour les autres …
« Vous connaîtrez que vous êtes en moi, et moi en vous. »
‘Connaître’ : non pas au sens d’un savoir théorique s’imposant au terme d’une longue réflexion, mais connaissance intime qui naît de l’expérience. Connaissance qui se donne au cœur même de la rencontre avec Jésus Ressuscité et de la marche à sa suite. L’évangéliste évoque ainsi les intenses moments de présence mutuelle et de communion que lui a connus : « vous en moi et moi en vous ». Moments de fulgurance, rares et toujours fugitifs. Moments donnés et accueillis, impossibles à provoquer. Des moments comme il peut s’en vivre au coeur de la relation conjugale, d’une grande amitié, parfois dans le partage inattendu avec quelqu’un jusqu’alors inconnu, ou dans la contemplation de la nature.
Mais comment, moi aussi, pourrais-je vivre dans une telle communion ?, demanderont certains avec une pointe de frustration ou de déception. De fait, ce n’est pas très facile dans un quotidien dévoré par un rythme de vie soutenu, la recherche de performance, un constant bruit de fond, les incessantes interactions via les réseaux sociaux, … Rappelons-nous alors les tout premiers mots de notre passage : « Si vous m’aimez ». Cette communion s’offrira à qui désire rencontrer Jésus, à qui cherche à l’écouter, à qui garde au cœur sa parole. Moments et espaces de silence et de solitude nous y conduiront. Recherchons-les !
