Décidément la logique du Père n’est pas la nôtre. Dimanche dernier, nous en avions déjà été témoins avec la réponse de Jésus à la question de Pierre sur les pardons à offrir. Une fois encore, nous le vérifions avec la parabole des ouvriers embauchés à la vigne. Notre logique comptable, très centrée sur nous-mêmes, sur la juste rétribution de nos heures de travail – qu’elles soient professionnelles, spirituelles ou ecclésiales – s’en trouve radicalement déplacée.
Un contexte qui éclaire la parabole et lui donne du relief.
Il y a d’abord la question qu’un homme, jeune encore et riche, pose à Jésus : « Que faire pour entrer dans la Vie ? » (Mt 19,16-22). Celui-ci lui donne deux pistes. La première : vivre selon le Décalogue. Et là, surprise : Jésus n’évoque que les relations avec autrui ; rien n’est dit de la relation à Dieu ! Se considérant bien avancé sur ce chemin, ce jeune homme semble chercher autre chose ; Jésus lui propose alors une seconde piste : « Va, vends tes biens, donne-les aux pauvres et accompagne-moi ». Possédé par ses biens, se sentant incapable de répondre à cette invitation, il s’en va tout triste.
Cette rencontre manquée donne alors lieu à des échanges entre Jésus et ses disciples. Le maître saisit l’occasion pour les faire réfléchir à la question des richesses et du frein que celles-ci peuvent représenter pour entrer dans le Royaume (Mt 19,23-26). Tétanisés par la difficulté que cela représente, les disciples se demandent comment gagner en liberté par rapport aux biens. Jésus les invite à s’appuyer sur la grâce de Dieu : « A Dieu, tout est possible », cherchant ainsi à les conduire plus avant sur les chemins du Royaume.
Suit une question de Pierre – « nous qui avons tout quitté pour te suivre, qu’en sera-t-il pour nous ?». Question bien étrange, en effet ! Espérait-il jouir plus tard d’un traitement de faveur ? Il est vrai qu’à la différence de l’homme riche, lui et les autres disciples avaient trouvé assez de confiance et d’audace pour tout quitter et accompagner Jésus dès le début de sa mission … C’est précisément en réponse à cette question que Jésus propose la parabole des ouvriers envoyés à sa vigne.
Un dialogue final qui élargit le regard.
Pierre et les tout premiers disciples appelés par Jésus pour travailler avec lui à la vigne du Père ne sont-ils pas en quelque sorte les ouvriers de la première heure ? La parabole entend les faire réfléchir et à se poser quelques questions : les ouvriers de la dernière heure n’ont-ils pas, eux aussi, espéré une embauche qui n’est pas venue, attendant en vain dans la chaleur ? Est-ce de leur faute s’ils n’ont pas été embauchés ? Sans un salaire suffisant, comment vont-ils vivre et faire vivre leur famille ?
La parabole de Jésus les invite à épouser le regard de bonté du Père et l’attention qu’il porte aux plus petits, aux plus vulnérables, aux plus démunis, à tous les laissés pour compte, leur faisant découvrir que « les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées et que nos chemins ne sont pas les siens » (Is 55,08).
Et moi ? Et nous aujourd’hui ?
Jésus espère nous ‘déplacer’ intérieurement, nous aussi. Bousculer nos évidences, nous inviter à sortir de nos schémas préétablis. En l’écoutant, notre regard se décentre peu à peu de nos droits et de notre avidité à avoir toujours plus – que ce soit argent, mérites ou privilèges – pour l’ouvrir à l’autre et nous mettre dans sa peau. Nous apprenons à faire nôtre la bienveillance de Dieu. Oui, le Royaume, c’est, d’une certaine manière, le monde à l’envers ? En tout cas, autrement ! « Mon Royaume n’est pas de ce monde », disait Jésus à Pilate (Jn 18,36).
Suivre Jésus, ne serait-ce pas d’abord revisiter nos attachements, nous laisser retourner et convertir, pour que, dans nos cœurs et dans nos vies, une place soit donnée à chacun, même et surtout au dernier venu, rechercher ce qui est ajusté à la bonté du Père ? Une recherche à mener à la fois personnellement et tous ensemble.
